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Voici une brève réflexion qui s’articule autour de l’article 2 de la Constitution française : « La langue de la République est le français ».

Partons du fait que les langues n’ont aucune valeur intrinsèque. Le français n’est donc structurellement pas la langue de la République et le corse n’est donc intrinsèquement pas une langue “régionale”. Les langues ne sont que le résultat de processus historiques, sociaux et politiques.

L’exclusivité républicaine du français repose sur un argumentaire libéral en défaveur d’un régime de coofficialité, régime qui restreindrait les libertés individuelles dans la mesure où seul l’individu serait porteur d’un droit. Inversement, cela laisse supposer que l’exclusivité du français est émancipatrice. On envisage difficilement comment l’exclusivité, le monopole et l’hégémonie linguistiques peuvent être les rouages d’un processus d’émancipation.
La langue française devient ainsi l’alpha et l’omega de l’appartenance à la nation. Ce mouvement, bien qu’il repose sur une prétendue neutralisation de l’espace public, n’en reste pas moins un mouvement communautaire dans la mesure où un ensemble d’individus est lié collectivement à un idéal civique qui est censé structurer une identité collective de la nation.

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Un des fondements de l’État républicain : la prétendue neutralisation de l’espace public

On peut se demander en quoi le français et sa position quasi exclusive au sein de la sphère publique sont-ils neutres ? Tout d’abord, rappelons que le français n’est pas venu de nulle part. De même, ce n’est pas une langue à l’égard de laquelle tous les citoyens français sont égaux. Le français s’est octroyé en France une position monopolistique qui a écarté significativement les autres langues. Nous sommes loin d’une extension sociale de la langue qui est impartiale. Pourtant, c’est au nom du respect de la neutralité idéologique au sein de l’espace public que l’État s’oppose, par exemple, à un régime de coofficialité.
De plus, comment invoquer une parfaite neutralité de l’État lorsque celui-ci consacre constitutionnellement une seule langue ? En effet, l’article 2 de la Constitution française stipulant que « La langue de la République est le français », ne favorise que ce dernier. S’il peut être envisageable et légitime d’homogénéiser linguistiquement un territoire pour des raisons civiques, économiques ou sociales, rien ne justifie que cette homogénéisation se fasse de manière exclusive en faveur d’une seule langue et au détriment d’autres langues. Cet ajout constitutionnel n’est pas sans poser quelques interrogations : ainsi un citoyen bilingue ne fait-il plus partie de la République lorsqu’il s’exprime par exemple en corse ?

À travers cet interventionnisme constitutionnel au seul profit du français, on assisterait de plus selon Alain Renaut, à une « dérive ethniciste faisant de la France le seul pays de l’Union européenne dont la Constitution consacrerait la position exclusive d’une langue officielle sans se référer le moins du monde au statut des autres langues historiquement implantées sur son territoire » (Qu’est-ce qu’une politique juste. Essai sur la question du meilleur régime, Paris, Grasset). Et de conclure pour Renaut que « par une étrange ironie de l’histoire, le danger communautarien ne résiderait pas tant dans une fragmentation de la société française que dans l’option prise par les souverainistes français de tout bord […] » (ibid.).

Et pourtant, le monde politico-médiatique érige le modèle républicain en modèle indiscutable. Ce processus, en France du moins, conduit à appréhender le républicanisme et ses principes fondateurs, comme une évidence dont la force consiste à essentialiser un modèle politique qui confond les appartenances républicaines à toutes les autres appartenances et qui aboutit à faire de la politique à l’égard du français et des langues dites « régionales » un axiome indiscutable.

L’axiome républicaniste comme politique des langues en France

Dans le langage scientifique, un axiome est un énoncé répondant à trois critères fondamentaux : être évident, non démontrable et universel. C’est en grande partie, ce qui constitue le socle idéologique de la pensée républicaine, du moins dans sa version française et linguistique. L’idée républicaine va investir tous les champs de la société à tel point qu’il ne doit plus y avoir de corps intermédiaires qui fassent interférence entre le citoyen et la République. La langue française est l’un des piliers de cette entreprise. On peut soutenir avec Pierre Encrevé « qu’après l’introduction de la laïcité, le culte de la langue française deviendra clairement la religion propre de l’école publique » (« À propos des droits linguistiques de l’homme et du citoyen », 2005, [en ligne]), le tout étant soutenu par l’éducation légitime dont l’État se fait le détenteur. Pierre Encrevé focalise son attention sur ce qu’il nomme l’« idéologie linguistique française » qui instaure un « culte de la langue française (orale et écrite) en religion d’État, d’où il suivait que le citoyen devait non seulement parler français mais ne parler que français » (ibid.). On aboutit donc au développement d’une forme d’essentialisme qui entoure la langue française, dont les prétendues valeurs intrinsèques, au plus haut niveau desquelles figurent l’universalisme et le caractère émancipateur, s’inscrivent dans un mouvement d’équivalence entre un système politique démocratique et une langue. À partir de cette confusion entre l’ordre supposé naturel et l’ordre normatif dont les fondements idéologiques relèvent de l’aristocratie, on peut dire que l’empire du français est bien un empire aristocratique : la langue française telle qu’elle structure l’ordre social, semble recevoir son essence à partir de sa présumée nature.

Le « nationalisme de la citoyenneté » pour reprendre l’expression de Dieckhoff peut être perçu alors par les minorités culturelles comme « un instrument de dilution de leur identité spécifique. Ce nationalisme de la majorité, recouvert d’un vernis universalisant, a beau être inconscient, il n’en est pas moins réel » (La nation dans tous ses états. Les identités nationales en mouvement, Paris, Flammarion, 2002 [2000]).

La difficulté dans la reconnaissance de la pluralité au sein même de l’État est que celui-ci a prétendu incarner un modèle universel qui élimine de facto toutes autres formes possibles de démocratie, aussitôt taxées de contre-révolutionnaires, séparatistes ou nationalistes. La diversité est totalement vécue sur le mode conflictuel.

Avec les États-nations, l’« identité à partir de laquelle s’opère l’assimilation de toutes les différences ne se conçoit pas elle-même comme une identité particulière, mais revendique très souvent pour elle-même le monopole de l’universalité » comme le rappelle Savidan (Le multiculturalisme, Paris, PUF, 2009).

Les différentes confusions liées à l’État, la nation et la langue, sont plus difficilement contestables dans cet univers dogmatique d’absolutisation de l’État où la République devient l’incarnation de la nation.
La confusion entre culture et civisme puis l’appropriation nationale et étatique du régime républicain ont justifié que des cultures en dominent d’autres : par exemple à travers l’expansion coloniale ou le projet d’éradication de toutes différences culturelles manifestées dans la sphère publique avec notamment l’emploi (territorial) des langues non-étatiques.

La phase de construction unitaire et monopolistique du français au service de la République française doit être dépassée et repensée à l’aune de la démocratie culturelle. À travers elle, ne doit aucunement se manifester un quelconque conservatisme culturel stérile ou un communautarisme exacerbé mais bien la volonté de dégager les voies pour un multiculturalisme progressiste allant de la libéralisation des appartenances identitaires à la démocratisation de la sphère publique.

Romain Colonna (Maître de conférences – Università di Corsica)

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