Jean-Yves Leandri, Maire de Granace et membre de Nazione : « Ce texte n’est pas une avancée pour le peuple corse »

(Corsicainfurmazione.org, Unità Naziunale, Publié le 22 juin 2026) À quelques jours du vote solennel de l’Assemblée nationale sur le projet de réforme constitutionnelle relatif à l’autonomie de la Corse, les associations des maires de Corse-du-Sud et de Haute-Corse ont adressé un courrier aux élus de l’île afin de recueillir leur soutien à une lettre destinée aux 577 députés.

Cette initiative a rapidement suscité des critiques, non pas tant sur le fond du texte que sur la méthode employée. Le courrier indiquait initialement que les maires seraient considérés comme signataires s’ils ne manifestaient pas leur opposition avant le dimanche soir suivant, soit dans un délai inférieur à 48 heures.

Plusieurs élus ont dénoncé une procédure jugée précipitée et inadaptée à l’importance du sujet. Certains estiment qu’une telle prise de position aurait nécessité une concertation préalable ou un débat au sein des conseils municipaux. D’autres regrettent que les communes aient été peu associées aux discussions sur l’autonomie depuis le lancement du processus politique il y a plusieurs années.

La démarche a également été critiquée publiquement par le député de Haute-Corse François-Xavier Ceccoli, qui a dénoncé sur les réseaux sociaux une méthode qu’il juge contraire à l’esprit démocratique et susceptible d’exercer une forme de pression sur les élus locaux.

Face aux réactions suscitées, un rectificatif a finalement été apporté au courrier initial. Cette polémique intervient alors que le débat sur l’avenir institutionnel de la Corse entre dans une phase décisive au Parlement.

Réponse d’un maire : 

Dans une lettre adressée au président de l’Association des Maires du Pumonte, Jean-Yves Leandri, maire de Granace et membre de l’exécutif de Nazione, refuse de s’associer à une démarche de soutien au projet de loi constitutionnelle sur l’autonomie de la Corse.

L’élu critique d’abord la méthode employée, estimant inacceptable que l’absence de réponse dans un délai de moins de 48 heures soit interprétée comme un accord implicite. Selon lui, une telle procédure ne peut s’appliquer à un sujet aussi important pour l’avenir institutionnel de la Corse.

Sur le fond, Jean-Yves Leandri conteste la présentation du texte comme une véritable autonomie. Il estime que le projet issu du processus de Beauvau ne confère pas à la Collectivité de Corse un véritable pouvoir législatif comparable à celui dont disposent d’autres territoires autonomes européens, les adaptations législatives restant soumises à l’autorisation préalable du Parlement français.

Il considère également que le texte risque de verrouiller durablement certaines revendications historiques du mouvement national corse, notamment le statut de résident et la coofficialité de la langue corse. Il rappelle avoir lui-même soutenu en 2014 une délibération municipale favorable au statut de résident, finalement censurée par la justice administrative.

L’élu s’inquiète en particulier du maintien du principe constitutionnel d’égalité tel qu’il ressort des débats parlementaires et de l’adoption de certains amendements, estimant que cette orientation empêcherait toute mesure spécifique destinée à protéger le peuple corse sur sa terre.

Au terme de son analyse, Jean-Yves Leandri affirme ne pas considérer le projet comme une avancée politique mais comme un obstacle aux droits collectifs qu’il revendique pour le peuple corse. Il annonce enfin rendre publique sa réponse afin de contribuer au débat sur l’avenir institutionnel de l’île.

Scrianzatu

La lettre : Monsieur le Président de l’Association des Maires du Pumonti, Cher collègue, Je fais suite à la réception de votre courrier invitant l’ensemble des maires, partie prenante de notre association, à cosigner un « courrier de soutien au projet de loi constitutionnelle relatif au statut d’autonomie de la Corse au sein de la République ». Quoique l’essentiel se situe ailleurs, permettez-moi, avant toute chose de formuler quelques remarques sur la forme de votre initiative. Vous nous signifiez, en effet, que faute de réponse expresse avant dimanche soir (soit moins de 48h après la transmission du courrier) : « je considèrerai que vous acceptez d’être associé à cette démarche et votre nom figurera parmi les signataires ». Sur un sujet de cette importance, je considère que cette façon de procéder est particulièrement cavalière, pour ne pas dire plus. Si demain un collectif de maires indépendantistes sollicitait les élus de notre association en vue de cosigner un manifeste de soutien à l’indépendance de la Corse en considérant qu’au terme d’un délai de 48h, le silence vaudrait approbation, je suppose que vous trouveriez – légitimement – le procédé quelque peu déplacé. En tout état de cause, et afin que mon nom ne puisse figurer au soutien d’un texte et d’une démarche que je désapprouve, je vous exprime ici mon désaccord officiel. J’en viens donc au fond. Vous écrivez, que le texte débattu au Palais Bourbon et issu des discussions de Beauvau « permet au statut de la Corse d’être aligné sur celui des grandes îles de Méditerranée ou de l’Arc Atlantique qui sont autonomes depuis des décennies ». Si cette affirmation rejoint le récit développé par les signataires de l’Accord de Beauvau, elle est parfaitement contraire à la réalité. Alors que tout le monde s’accorde à dire qu’il ne peut y avoir d’autonomie sans pouvoir législatif, le projet de statut de la Corse maintient le « pouvoir normatif » de la Collectivité de Corse sous le contrôle du Parlement français qui demeurera compétent afin d’ « habiliter » – ou non – l’Assemblée de Corse à établir des règles spécifiques. Je ne suis pas juriste, mais la démonstration faite par les plus éminents constitutionnalistes est, à cet égard, limpide. Ce système n’a rien de commun avec le statut des Açores, souvent cité, ni même avec celui des régions autonomes espagnoles ou italiennes. Par ailleurs, non seulement le texte de Beauvau ne permet pas l’ « autonomie » de la Corse mais il est, en plus, un obstacle à des revendications essentielles et ayant fait l’objet d’un vote extrêmement majoritaire de la part des Corses et de leurs représentants depuis plus d’une décennies comme la co-officialité de la langue corse ou le statut de résident. Sur ce dernier point, j’ai malheureusement mesuré très directement les contraintes résultant de la Constitution française pour avoir délibéré, sur ma commune, en 2014, en faveur de l’instauration du statut de résident. Cette délibération avait été censurée par le juge administratif. Il m’apparaît dès lors évident que tout nouveau statut pour la Corse doit permettre de lever cet obstacle constitutionnel. Or, en ne prévoyant aucune disposition permettant de déroger au principe d’égalité, comme cela est le cas pour la Polynésie à travers la rédaction de l’article 74 de la Constitution, et même en acceptant l’amendement déposé par le député Bernalicis précisant que les normes qui seront adoptées dans le cadre de cette « autonomie » ne pourront remettre en cause le principe d’égalité des citoyens devant la loi, le texte que vous entendez soutenir ferme définitivement la porte, et pour longtemps, à cette mesure que je considère comme vitale pour la survie du peuple corse sur sa terre. En tant que maire, et en tant que militant indépendantiste, je ne considère donc pas ce statut comme une avancée mais comme une entrave aux droits de notre peuple. Un peuple oui, et non une simple « communauté insulaire » sans droits ni terre. Pour toutes ces raisons, vous comprendrez, M. le Président, que je ne puisse m’associer au texte que vous nous proposez. Votre initiative étant désormais connue, au-delà du cercle restreint des membres de notre association, pour la clarté du débat politique, ma réponse à votre sollicitation sera rendue publique. Je vous prie de croire, Monsieur le Président, cher collègue, à l’expression de mes sentiments les meilleurs. Jean-Yves Leandri Maire de Granace Membre de la Commission exécutive de Nazione

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