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(Unità Naziunale – 22 septembre 2017 – 14h00) Lettre ouverte à Michel Barat, ancien recteur de l’académie de Corse.

J’ai découvert récemment vos propos sur le corse, le bilinguisme et la coofficialité dans l’émission “Avec ou sans filtre” animée par Luc Mondoloni, diffusée le 13 mai 2017 sur FR 3 Corse ViaStella [https://www.youtube.com/watch?v=TcQmWTj9js0] [Passage : 22:40–24 :40] Propos que je dois dès à présent qualifier de péremptoires et fallacieux. Ils ont provoqué chez moi un grand étonnement tant la légèreté de vos affirmations contraste avec votre statut de philosophe assumé et d’ancien recteur.

Comment, en effet, avec les fonctions qui ont été les vôtres ces dernières années, avec le regard aigu que vous portez sur le milieu éducatif et avec la connaissance des données relatives à l’enseignement bilingue en Corse qui est la vôtre, pouvez-vous affirmer ainsi que la coofficialité sépare et inversement que le bilinguisme rapproche ?

Vous n’êtes pas sans savoir qu’en Corse le système éducatif actuel « bilingue » met en jeu de manière permanente une concurrence néfaste entre les classes dites « spécifiques » et les autres dites « standards ». Vous n’êtes pas sans savoir non plus que les classes « bilingues » répondent à des stratégies familiales et scolaires à travers lesquelles des groupes se constituent au détriment d’autres groupes et où la fonction initialement intégrative de la langue corse disparaît au point d’être suppléée par une fonction ségrégative où la langue corse sert la sélection et les stratégies scolaires tel le latin en son temps plus qu’elle ne rapproche. Il n’y a qu’à voir pour s’en convaincre le taux d’enfants issus de l’immigration dans les classes bilingues et dans celles non bilingues ! Le bilinguisme engendre donc une filiarisation et une ghettoïsation au sein même de l’école.

Une mesure de coofficialité, en rendant paritaires les contextes juridiques et sociaux qui précèdent l’emploi du corse, supposerait de facto et de jure à terme un seul concours de l’enseignement qui permettrait justement d’inclure plus que d’exclure et de gommer sur un temps plus ou moins long les différences et discriminations induites par la mise en concurrence de deux systèmes éducatifs au sein d’une seule et même académie, autrement dit un égal accès à la langue. Les faits, les données empiriques, l’analyse du bilinguisme d’une part et la perspective sociale et juridique d’une mesure de coofficialité d’autre part, tendent à invalider vos propos.

De plus, en fonction d’une mesure de coofficialité éventuelle, vous évoquez le fait contraignant, selon vous, d’une personne souhaitant occuper une fonction publique et obligée donc de se soumettre à l’emploi du corse. Cette personne serait par conséquent visée par une sorte de discrimination à l’embauche. Mais comment un homme de votre science peut-il participer à ce point à la diffusion de telles duperies ? Comment penser une seule seconde qu’une mesure de coofficialité serait autre chose que l’aboutissement d’un long processus, par étape, progressif, où la formation serait permanente et offerte à tous et équitablement dispensée. Laisser penser qu’une telle mesure, qui n’a de but que de protéger une langue et ses futurs usagers, en complément du français, serait là pour exclure ou discriminer, cela relève de la manipulation intellectuelle et politique.
En suivant votre argumentaire, cela serait revenu à dire par exemple aux Anglais : attention si vous votez en faveur du Brexit, dans l’heure qui suit vous ne serez plus européens ! Or le processus de sortie de l’UE est long et négocié visiblement. Sur le même principe, la future collectivité unie de Corse n’a-t-elle pas occasionné près de deux ans de concertation et n’impliquera-t-elle pas encore au moins deux à trois années, voire plus, pour être totalement opérationnelle ? Les choses peuvent donc être processuelles semble-t-il.

En quoi cela est-il discriminant de se soumettre à l’apprentissage d’une ou plusieurs langues pour pouvoir travailler dans telle ou telle administration ? Ne vous êtes-vous pas soumis à une telle contrainte concernant le français ? Ou sans doute êtes-vous né avec la fabuleuse capacité de parler français (et comme par hasard le français normé et instrument de pouvoir). Vous seriez pourtant bien le seul au monde à posséder une telle qualité ceci impliquerait une batterie d’examens et études médicales. Soyons donc sérieux un instant.
Votre argumentaire est surprenant tout de même. Permettez-moi la métaphore suivante : une situation arbitraire de chômage est créée ( = l’exclusion du corse de la sphère publique au profit exclusif de la langue française) et vous refusez par la suite l’accès à l’emploi à des gens (Corses ou non Corses) au prétexte qu’ils sont… chômeurs ( = car ce serait discriminant). Avouez que cela est bien saugrenu.

Enfin, vous dites que la coofficialité contraint plus qu’elle ne libère. Or, il s’agit fondamentalement du contraire. Employons, encore une fois, la fameuse phrase d’Henri Lacordaire (1802-1861) : « Entre le faible et le fort, […], c’est la liberté qui opprime et la loi qui libère ». Cette pensée met bien en avant le besoin d’un cadre législatif ( = l’officialité) pour le corse. Car en contexte de minoration, le fait de laisser « libre » l’individu afin de « choisir » telle ou telle langue, fait fi de la dimension sociale déséquilibrée qu’il y a derrière les langues et cela profite toujours par conséquent au plus fort. En considérant les langues comme des constructions et des pratiques sociales (n’ayant par ailleurs aucune qualité intrinsèque) et donc le bilinguisme comme tel, on doit aussi considérer que les contextes sociaux ne sont pas paritaires. Dès lors, l’individu ira, de manière tout à fait normale et logique, vers le contexte linguistique qui lui rapporte le plus au niveau social, économique, professionnel, symbolique etc… Par exemple, les gens iront majoritairement vers la langue qui leur permettra d’assurer leurs études, leur formation, d’avoir un emploi et gagner de l’argent… Dans ce contexte, c’est bien la « liberté » qui opprime le faible ( = la langue socialement faible).

Ainsi, afin de rééquilibrer les contextes sociaux, il faut pouvoir « aider » la langue socialement et politiquement dominée à travers un cadre législatif adapté qui lui permette d’aller vers une parité sociale, professionnelle, économique, symbolique etc… La loi libère donc ! La coofficialité qui sans ôter de droits au français en confère de nouveaux au corse, aurait donc une visée émancipatrice !

Néanmoins, je vous crois tout à fait sincère dans votre promotion du bilinguisme. Mais franchement, au-delà du seul fait qu’elle ne soit pas très originale, comment pouvez-vous penser un seul instant que nous puissions arriver à une situation de bilinguisme social avec d’un côté une langue qui a tous les droits et pouvoirs, en position hégémonique ou exclusive permanente, jouissant d’une assise internationale, technologique, économique, médiatique, institutionnelle énorme, et d’un autre côté une langue qui ne bénéficie que de mesurettes et d’un statut très limité. Vouloir un bilinguisme social sans protéger et conférer un caractère officiel à l’usage public du corse, c’est comme espérer le même temps de déplacement entre Aiacciu et New-York entre deux personnes, l’une se déplaçant en avion et l’autre à la nage !

Je n’affirme pas pour autant qu’un statut de coofficialité permettrait d’atteindre de facto, hic et nunc, ce bilinguisme que tous, visiblement, nous souhaitons, mais en revanche je peux affirmer sans trop de difficulté qu’il est impossible de l’atteindre sans un rééquilibrage statutaire.

Sur ce, veuillez accepter mes cordiales salutations… officielles.

Romain Colonna
Maître de conférences (Univ. de Corse).

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