(Unità Naziunale, Kyrn Magazine, Juin 1978) L’opération policière menée à Cardu, présentée comme un succès spectaculaire à la veille d’une visite présidentielle, a surtout permis de lever une part du mystère entourant le FLNC — sans pour autant en briser la logique ni l’ancrage.
Derrière la mise en scène sécuritaire, une réalité apparaît : celle d’un mouvement profondément enraciné dans la société corse. Loin des fantasmes entretenus par l’État, les militants interpellés ne relèvent ni du banditisme international, ni de réseaux étrangers, mais bien d’un tissu populaire composé d’ouvriers, d’artisans et de petits employés.
La découverte d’armes « bien françaises » et d’explosifs issus du circuit local confirme une évidence politique : la question corse est d’abord interne, sociale et historique — et non le produit d’influences extérieures.
Si certains aveux évoquent des actions clandestines, ils s’inscrivent dans une dynamique de lutte politique, dans un contexte marqué par la répression, les arrestations massives et l’usage de juridictions d’exception comme la Cour de sûreté de l’État.
Face à cela, la société corse apparaît partagée mais mobilisée : entre soutien discret aux prisonniers, prudence des autonomistes légaux et rejet d’une violence qui pourrait échapper à tout contrôle.
En réalité, cette affaire ne clôt rien. Elle marque au contraire une clarification : le FLNC n’est plus une abstraction. Il est le reflet d’un malaise profond, d’une revendication politique enracinée, et d’un rapport de force appelé à durer.
En juin 1978, Valéry Giscard d’Estaing vient en Corse affirmer l’autorité de l’État et rejeter la violence des autonomistes au nom du suffrage universel. La visite en Corse de Valéry Giscard d’Estaing se fait en juin 1978 dans un climat on l’imagine très tendu. Une visite exceptionnelle de trois jours. Une visite dans toute la Corse à la rencontre de tous les Corses. et tiendra un discours contre la violence (en fin d’article) Il est à Bastia le 9 juin 1978. 428 actions clandestines seront rencensées en 1978.
Selon Pierre Poggioli dans son livre : Le 1erjuin, alors que le Président Valéry Giscard d’Estaing annonce sa visite, il est précédé quelques jours avant par une vague de perquisitions et d’interpellations dans la «Région Bastia». Elle conduit aux arrestations de nombre de militants de la structure du Front par la Cour de Sûreté de l’Etat. Une vingtaine de militants sont interpellés et transférés vers les prisons parisiennes. Après l’attentat contre le Relais de Pigna et une série d’opérations spectaculaires, le Front bastiais est pratiquement démantelé. La police peut désormais se faire une idée plus précise du mouvement. Les investigations entraînent d’autres arrestations à Nice, Lyon et Paris. Le «Front» du Nord, (Bastia, Casinca, Cap, Côte orientale), sérieusement touché, est décapité. Il sera difficile, par la suite, de réorganiser les régions touchées. Le matériel trouvé et la documentation conduisent à d’autres interpellations, (Casinca, Cap et Côte orientale). De fil en aiguille, les policiers interpellent Léo Battesti dans une planque à Aléria. Il est transféré et incarcéré à Paris. Journal Libération Peu après, plusieurs mitraillettes « Matt», provenant du «casse» de Toulon en février, sont trouvées, obligeant J.P.S, relais dans la réception de ces armes, ainsi que son frère, à prendre le maquis. Les investigations provoquent d’autres arrestations à Nice, Lyon et Paris.
AnTo FpcL
L’article de Kyrn de juin 1978.
F.L.N.C. : un coin du voile
Il y a, aussi, un Dieu pour les policiers. Et il leur a donné un sacré coup de main dans les recherches qu’ils avaient depuis longtemps entreprises — mais sans succès — en vue de neutraliser les hommes du Front de Libération Nationale Corse.
C’est une enquête de routine, à la suite d’un vol commis dans une villa de Cardu au préjudice d’un entrepreneur bastiais qui a ouvert aux inspecteurs de la Sûreté urbaine les portes d’une autre villa, dans le même secteur, où le F.L.N.C. entreposait des armes, des explosifs et divers documents. Un responsable du mouvement clandestin et son adjoint se sont fait arrêter au moment où ils pénétraient à l’intérieur de la maison, porteurs de valises bourrées.
Quelques heures plus tard, d’autres militants étaient interpellés à leur domicile, conduits dans les locaux de la police judiciaire et interrogés selon la procédure relevant de la Cour de Sûreté de l’État. Cela s’est passé dans la nuit du 1er au 2 juin. Une nuit faste pour les enquêteurs qui n’en croyaient pas leurs yeux.
À moins d’une semaine de l’arrivée en Corse du président de la République, leur blason était d’un seul coup redoré. On a dit que l’opération avait été conduite dans un souci de grand nettoyage avant la venue du chef de l’État.
Rien n’est moins sûr. En fait, il y avait une occasion à saisir, une occasion donnée par une vieille femme laquelle avait dit innocemment aux policiers, quelques jours plus tôt, que la villa proche de celle de l’entrepreneur était fréquentée la nuit seulement par des inconnus qui y pénétraient avec des valises à la main. À partir de là une surveillance fut effectuée vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Jusqu’au soir du coup de filet. Persuadés qu’ils tenaient le gros morceau, les policiers ont mis les bouchées doubles pendant tout le temps de la garde à vue, c’est-à-dire pendant six jours, délai accordé pour toute affaire où la sûreté intérieure de l’État est mise en cause. Ils ont été, il est vrai, singulièrement aidés par les déclarations des personnes interpellées, vingt-quatre au total, à Bastia, Nice, Lyon et Paris, mais…
Les militantes du F.L.N.C. avant leur départ pour Paris
« Moins de mystère et plus de clarté »
… surtout par la découverte dans la villa de Cardu de documents sur lesquels figuraient plusieurs dizaines de noms.
Les filières pourtant n’ont pas mené très loin. Le F.L.N.C., comme tout mouvement clandestin sérieux, a des cloisons parfaitement étanches. Le contrôleur général Mathieu, directeur du S.R.P.J. de Marseille, l’a d’ailleurs reconnu au cours de sa conférence de presse comme il a reconnu qu’il faudra de nouvelles et longues enquêtes pour aboutir à d’autres démantèlements.
Un coin du voile, cependant, a été levé. Il y a moins de mystère autour de ce « Front » derrière lequel chacun, selon ses rêves ou ses rancœurs, entassait pêle-mêle, une grande partie de la société corse. Moins de mystère et plus de clarté.
On sait maintenant — et le contrôleur général Mathieu a été le premier à le dire — que « les hommes de la nuit » n’étaient ni des gauchistes en mal de chienlit ni des voyous en mal de racket et encore moins des agitateurs à la solde de puissances étrangères. Les armes découvertes à Cardu n’avaient été fournies ni par Moscou, ni par Kadhafi, ni même par les « Brigades Rouges ». C’étaient des « flingues » bien français, à part quelques mitraillettes « Sten » datant de la dernière guerre. Quant aux explosifs, ils provenaient, en grande partie, d’entreprises agricoles ou de travaux publics. Moins puissants et moins efficaces que ceux utilisés pour détruire la maison de José Stromboni à Bise ou l’appartement de Mme Simeoni à Bastia.
Jusqu’à présent, le F.L.N.C. c’est, avant tout, un rassemblement populaire dans lequel les ouvriers, les petits employés, les artisans semblent constituer la majorité. La surprise vient de là. La déception aussi pour ceux qui s’attendaient à trouver, derrière les cagoules, d’inquiétants personnages fichés au sommaire du banditisme international. C’est sans doute parce qu’elle était profondément ancrée dans le peuple que l’organisation clandestine a pu, si longtemps, échapper aux investigations policières que seul le hasard a partiellement couronnées de succès.
Ainsi, Léo Battesti avait été hébergé par un ancien combattant septuagénaire dans la gendarmerie désaffectée de Campile. Il aurait pu y rester à loisir si l’arrestation de ses camarades et les documents qu’ils avaient sur eux n’avaient conduit les policiers jusqu’à sa cache.
Le contrôleur général Mathieu, au moment même où l’on passait les menottes à l’ancien animateur de la Cunsulta di i Studienti Corsi, affirmait aux journalistes qu’aucune dénonciation n’était parvenue à la police concernant le F.L.N.C. La loi du silence a donc toujours joué à plein en sa faveur.
La plupart des militants interpellés le 1er juin et les jours suivants ont été transférés à Paris, par « Caravelle » spéciale, le 7 juin en fin de matinée, pendant que le « Mystère 20 » présidentiel s’apprêtait à décoller d’Orly pour Ajaccio. Avec eux, solidement enchaîné comme eux, M. Vincent Stagnara. Le jeune avocat autonomiste avait été arrêté, vingt-quatre heures plus tôt, à la fin d’une de ses plaidoiries, alors qu’il venait de quitter le prétoire et se trouvait dans les couloirs du Palais de Justice de Bastia. Le juge d’instruction de la Cour de Sûreté de l’État l’a rendu à la liberté peu après sa comparution. Il a néanmoins été inculpé d’association de malfaiteurs.
L’interpellation de Stagnara a été, semble-t-il, décidée à la suite de la découverte, à Saint-Florent, chez un militant de « Fronte Corsu » d’une série de documents appartenant à ce mouvement autonomiste légal a animé par l’avocat. A-t-on fait, trop vite, l’amalgame Fronte-Corsu – F.L.N.C. ? Ce n’est pas impossible lorsqu’on sait, par exemple, les motifs qui ont conduit José Stromboni devant la Cour de Sûreté de l’État le 15 septembre 1977.
Le barreau de Bastia a élevé une énergique protestation contre la manière dont M. Stagnara a été saisi. Plusieurs de ses confrères n’ont pas manqué, à cette occasion, de souligner qu’il était à leur connaissance le premier avocat français à être traité de la sorte.
Au plan politique, l’arrestation de M. Stagnara, sur d’aussi minces présomptions, a été une erreur commise par quelques trop pressés sans doute d’en finir avec ce turbulent défenseur (et promoteur) de l’autonomisme et des autonomistes qui leur avait si souvent donné du fil à retordre.
Le revoilà remis en selle et prêt à caracoler de nouveau pour leur plus grand désagrément.
Quant aux militants du F.L.N.C. — les vrais — ils passent actuellement leur temps entre les prisons parisiennes où ils ont été écroués et le cabinet du juge Séguy qui, pour les prochains mois, aura certainement du pain sur la planche.
Au cours de leur audition, à Bastia, par les inspecteurs de la P.J., certains ont reconnu avoir participé à plusieurs attentats — dont celui au cours duquel fut détruit à l’explosif le relais de télévision de Serra di Pignu — ainsi qu’à la conférence de presse donnée, par une nuit de pleine lune, sur les hauteurs de Bastia.
Les armes et les explosifs saisis à Cardu
« des flingues bien français »
« La différence qu’il y a entre les truands et les politiques — a encore déclaré le contrôleur général Mathieu — c’est que les premiers nient tout en bloc tandis que les seconds auraient tendance à assumer tout et en même temps… »
Il n’empêche que les peines encourues par ceux-là ne sont pas à la mesure de leur sincérité. Ces peines, en ce qui concerne les inculpés du F.L.N.C., peuvent aller jusqu’à plusieurs années d’emprisonnement. Cela dépend de la conjoncture politique et de la volonté du gouvernement de l’apaiser, ou de la durcir.
Reste à savoir aussi comment la Corse réagira.
Après l’affaire d’Aléria, le gouvernement a senti chez les Corses une profonde exaspération et les manifestations populaires qui ont précédé le procès d’Edmond Simeoni et de ses complices l’ont conduit à mettre un frein à la course des juges vers une justice sans concession.
Les Corses d’aujourd’hui sont-ils animés des mêmes sentiments ? La récente constitution d’un comité de soutien « aux familles des emprisonnés » (1) prouve qu’ils s’engagent dans cette affaire sur la pointe des pieds.
Les autonomistes légaux ont laissé entendre qu’ils ne laisseraient pas tomber ces militants de la clandestinité qu’ils considèrent comme des patriotes même s’il y a, sur de nombreux points, divergence d’opinion. Mais il faudra également tenir compte de tous ceux que la violence effraie ou excède et qui ne sont pas prêts de faire le premier pas.
Il est vrai aussi que les réactions du peuple corse sont imprévisibles. Ceux qui veulent aller trop loin dans la violence, comme dans la répression devraient craindre, comme la peste, ces réactions-là.
Ph. V.
(1) Ariscossa, Beau Rivage, Toga-Bastia. Compte bancaire : 54090 14 420 – C/o Banque Populaire, Bastia.
Les inculpés
Arrêtés en Corse :
Alessandri Pantaléon, 23 ans. Né à Bastia. Menuisier.
Anziani Paul-Félix, 26 ans. Né à Ajaccio. Manutentionnaire.
Bianchi Jean, 21 ans. Né à Bastia. Éducateur.
Battesti Léonard, 25 ans. Né à Venaco. Maître d’externat.
Casamatta Jean-Toussaint, 23 ans. Né à Paris. Comptable.
Darnand Jean-Baptiste, 28 ans. Né à Bastia. Marchand forain.
Filidori Mathieu, 30 ans. Né à Dakar. Œnologue.
Filippi Claude, 36 ans. Né à Safi (Maroc). Agent commercial.
Galletti José, 33 ans. Né à Bastia. Agriculteur.
Giammarchi Jules, 37 ans. Né à Bastia. Infirmier.
Graziani Étienne, 29 ans. Né à Bastia. Commerçant.
Lorenzi François, 27 ans. Né à Bastia. Agent de vente.
Lorenzi Pierre, 33 ans. Né à Lucciana. Agent commercial.
Mattei Antoine, 27 ans. Né à Novale. Chauffeur poids lourd.
Mattei Dominique, 31 ans. Né à Bastia. Maçon.
Autres :
Morichetti Nazarena, 23 ans. Née à Potenza. Sans profession. (Remise en liberté.)
Pancrazi Guy, 26 ans. Né à Bastia. Militaire.
Sisti Jean-Toussaint, 23 ans. Né à Casablanca. Stagiaire.
Stagnara Vincent, 28 ans. Né à Bastia. Avocat. (Remis en liberté.)
Stella Yves, 37 ans. Né à Murisaglia. Représentant de commerce.
Arrêtés à Nice :
Le Mao Roger, 23 ans. Né à Nice. Étudiant.
Paoli Antoine, 30 ans. Né à Bastia. C.R.S.
Stuart Alain, 25 ans. Né à Bron. Étudiant.
Arrêtés à Paris :
Mondoloni Jean-Jacques, 43 ans. Né à Tamania (A.F.N.). Professeur.
Roesch Jean-Paul, 31 ans. Né à Sant’Andria di u Cotone. Agent technique.
Arrêtés à Lyon :
Girier Jean-François, 25 ans. Né à Lyon. Maître-auxiliaire.
Torre Patrick, 25 ans. Né à Aubervilliers. Étudiant. (Remis en liberté.)
1978: en Corse, Giscard rejette l’autonomie au nom du respect du suffrage universel…
Le 8 juin 1978 à Sartène le Président de la république francaise fait une déclaration :
Monsieur le député, monsieur le maire, monsieur le conseiller général, messieurs les maires, mesdames et messieurs les conseillers municipaux de Sartène, mes chers Sartenaises et Sartenais, monsieur le maire, en m’accueillant vous avez dit que vous me tiendriez à la fois le langage de la déférence — je vous en remercie, vous l’avez fait ; la déférence est en effet due au président de la République lorsqu’il rend visite à ses concitoyens — et de la franchise : c’est un langage que non seulement j’accepte mais que je recherche partout. C’est pourquoi j’ai tenu à venir vous rencontrer, pour connaître vos problèmes, vos réflexions et pour vous dire comment nous comptions leur apporter des solutions. Mais à la déférence et à la franchise j’ajouterai, vous me le permettrez, la cordialité. Je suis venu voir les Corses, avec cordialité et sympathie. J’ai composé moi-même les étapes de ce voyage et vous avez noté que j’ai tenu pour la première fois depuis 50 ans à ce qu’un président de la République vienne en visite dans votre cité. Je l’ai fait parce que j’ai voulu que vous sentiez ma préoccupation des problèmes de la Corse de l’intérieur. J’aurai l’occasion, cet après-midi, de parler des problèmes généraux de la Corse, de parler des problèmes qui se posent aux chefs-lieux du département, mais je voulais aussi rencontrer les problèmes de la Corse de l’intérieur. Et je vais vous en dire quelques mots.
Sartène, vous l’avez rappelé, monsieur le maire, c’est, on le dit souvent, la plus corse des villes corses, avec ses traditions, avec ses légendes, avec sa superbe beauté. L’avantage des moyens modernes de transport que nous avons utilisés pour pouvoir multiplier les étapes m’a permis de voir Sartène comme la voient les oiseaux. J’ai vu Sartène du ciel, avec son étrange vieille ville, son caractère, ses ruelles ombragées. En même temps je découvre ses habitants qui ont, je le sais, leur caractère, qui ont leurs préoccupations. Je les remercie de leur chaleureux accueil. Et j’emporterai, nous emporterons d’ailleurs — j’en aperçois dans les cheveux d’Anne-Aymone Giscard d’Estaing — nous emporterons toute la journée les grains de riz et les pétales de roses de Sartène. Sartène, c’est une ville qui veut vivre et qui veut croire en son avenir de petite capitale historique. Capitale qui nous est apparue à la mairie, tout à l’heure, lorsque je signais un livre d’or où l’on voit la succession des potestats et des maires de Sartène depuis deux siècles ; le caractère si frappant de votre église et de votre mairie témoignent de votre passé. L’avenir de Sartène, monsieur le maire, il dépendra bien entendu de l’aide de l’État, mais il ne dépendra pas que de l’aide de l’État ; il dépendra aussi et surtout du dynamisme de ses habitants et de la lucidité de ses responsables. Ceux-ci pourront compter sur la contribution de l’État ; en même temps je souhaite, puisque les Corses veulent conduire leur développement, et que la meilleure manière de conduire le développement ce n’est pas de demander à l’État de résoudre tous les problèmes, je souhaite que s’établisse entre vous et nous une coopération active afin que tous les problèmes qui se posent ici à Sartène, et messieurs les maires chez chacun de vous, nous les réglions ensemble. Je voudrais évoquer certains des problèmes de la région.
D’abord, vous avez dit, monsieur le maire, s’agissant de la Corse, en général, qu’on avait dépensé beaucoup. C’est déjà un témoignage ; mais avez-vous ajouté : où a-t-on dépensé et pour qui ? Je voudrais en quelques mots rappeler aux habitants de la région ce qui est en cours chez eux : le rappeler aussi aux Sartenaises et aux Sartenais. Certes, en premier lieu, vous avez un problème de communications. Les journalistes qui m’ont suivi savent bien qu’on ne vient pas en quelques minutes d’Ajaccio jusque chez vous. Il y a donc un problème de communications et notamment un problème de communications par la voie aérienne. Or j’ai vu tout à l’heure monsieur le maire de Figari ; la Corse-du-Sud va bénéficier d’une desserte aérienne directe. Ainsi la réalisation entreprise va pouvoir entrer en service dans quelques mois. Je souhaite d’ailleurs qu’on puisse ensuite entreprendre la construction du bâtiment de l’aéroport, qui suppose là aussi une coordination, une concertation entre les éléments régionaux et l’État qui pourra apporter son concours. D’autre part, monsieur le maire, vous avez, je le sais, des préoccupations en matière d’enseignement. Il convient de ne pas oublier le chemin parcouru. Je rappelle qu’il y a à l’heure actuelle à Sartène des travaux en cours dans le lycée Clemenceau, qu’une deuxième tranche de travaux est prévue, comme sont prévus les crédits d’un centre de formation professionnelle agricole, si nécessaire dans la région pour permettre aux agriculteurs corses d’assumer leurs chances. Et en ce qui concerne la formation agricole, j’aurai l’occasion de dire tout à l’heure à messieurs les élus, à Ajaccio, que l’État est disposé à construire un lycée agricole en Corse. Sur le plan plus général, vous avez dit, monsieur le maire, que les Corses doivent pouvoir prendre un certain nombre de décisions. Voilà précisément un exemple. Je préciserai en effet que la localisation de ce lycée sera laissée à l’appréciation des élus corses. C’est eux-mêmes qui auront à décider entre eux du meilleur endroit d’implantation.
Vous avez parlé des institutions, de la vie représentative de la Corse. Je souhaite pour ma part que se développent le plus largement possible les responsabilités locales. Vous vous êtes déclaré partisan d’une assemblée régionale élue au suffrage universel en Corse. J’ai vu que vous étiez applaudi ; mais, monsieur le maire, cette assemblée vous l’aviez. C’était le conseil général de la Corse. C’était une assemblée élue au suffrage universel, et qui couvrait l’ensemble du département. J’ai considéré qu’il était souhaitable pour la Corse d’aller plus loin, que le cadre départemental était trop vaste compte tenu du relief et que cela éloignait dans une certaine mesure les responsables administratifs et les élus des réalités locales de la Corse. C’est pour cela que l’on a créé deux conseils généraux élus au suffrage universel et donc plus proches des préoccupations des habitants. Cela dit, il est vrai que sur un autre plan, le cadre régional est en effet essentiel pour traiter un certain nombre de problèmes. L’assemblée régionale est à l’heure actuelle composée uniquement d’élus au suffrage universel, et qui doivent bien représenter la diversité de la Corse puisqu’il y a d’une part les parlementaires, d’autre part les maires des villes chefs-lieux, et les représentants élus des conseils généraux. Le problème, c’est peut-être que cette assemblée n’est pas suffisamment nombreuse pour pouvoir délibérer sur l’ensemble des problèmes de la Corse. Il y aura lieu de l’examiner.
Je voudrais vous dire enfin que les problèmes d’aménagement de la Corse sont des problèmes, qu’il s’agisse du tourisme ou qu’il s’agisse de l’agriculture, que nous devons traiter dans un esprit moderne et que nous devons traiter avec les Corses. Lorsque j’ai reçu monsieur le préfet de région dans mon bureau de l’Élysée — ce que je fais rarement pour les nouveaux préfets car il ne m’est pas possible de les recevoir tous — je lui ai tracé une priorité : l’installation, la possibilité d’installation de jeunes agriculteurs en Corse par une solution appropriée et juste des problèmes fonciers, car on ne fera pas vivre les villages de montagne, on n’assurera pas la vitalité profonde de la Corse s’il n’y a pas la possibilité pour les jeunes Corses de s’installer sur leur sol et de faire produire leurs terres. C’est pourquoi a été créée la SAFER Corse, qui est un des moyens normaux de la solution du problème foncier, et c’est pourquoi a été régulièrement accru l’effort d’équipement hydraulique, si nécessaire au développement de votre agriculture, par l’accroissement des moyens de la SOMIVAC.
Enfin, parlons de l’aménagement touristique. J’ai cru comprendre que vous critiquiez, monsieur le maire, l’acquisition sur fonds publics des terrains de Senetosa et de Roccapina. La justification du Conservatoire du littoral, c’est précisément de permettre à la collectivité nationale de prendre en charge ces grands terrains côtiers, sans qu’il soit fait appel au contribuable local. Dans quel but ces acquisitions ? Pour éviter précisément que ces domaines ne puissent être démembrés, détournés de leur caractère par la spéculation immobilière. Nous sommes donc allés à la rencontre du désir profond des Corses, qui est de faire en sorte que le territoire, le paysage de la Corse soient préservés, que les aménagements touristiques soient conduits non pas seulement à partir du profit financier, mais à partir d’une vue cohérente, appréciant en les adaptant les besoins du tourisme et ceux de l’aménagement. Sachez au contraire que tous ceux qui se préoccupent en France d’écologie, d’environnement, sont favorables au Conservatoire du littoral. Ils demandent que l’aménagement des côtes de la France, et notamment de ces superbes côtes de la Corse-du-Sud, soit conduit dans le respect de la protection des sites naturels et aussi dans une concertation active avec les responsables régionaux et locaux. C’est sur ce point, qui touche des modalités et non le principe, que je rejoins votre propos, monsieur le maire.
Mes chers amis, au cours de ma visite j’ai écouté vos réflexions, j’ai noté vos demandes. Les projets sur lesquels mon attention a été attirée, et notamment l’aménagement d’une cité administrative, seront étudiés par les autorités avec tout le soin nécessaire. Lorsque je reviendrai à Sartène, soit comme président, soit comme simple citoyen, il me sera peut-être donné de visiter sous la vieille ville cet aménagement qui s’efforce de concilier la personnalité et les besoins de votre commune. Je voudrais vous dire enfin que dans le développement de la Corse, développement qui doit être conduit par la République et avec les Corses, nous devons pouvoir nous appuyer sur les qualités de l’esprit de la Corse-du-Sud. Cette Corse-du-Sud, terre de granit, est la terre de la fidélité, de la dignité, et aussi de l’effort. Nous savons très bien que la vie, messieurs les maires, dans vos montagnes n’est pas facile, mais sachez que vous pourrez compter sur l’appui constant et croissant des pouvoirs publics pour maintenir vivante la terre de la Corse-du-Sud.
Laissez-moi aussi remercier de leur accueil les femmes corses. Vous savez que depuis mon accession à la présidence de la République, je me suis efforcé de développer dans notre vie nationale le rôle des femmes, et je me suis également efforcé de faire en sorte que l’on réponde mieux aux besoins divers des femmes de notre pays. Un certain nombre d’efforts ont été accomplis, un certain nombre de résultats ont été obtenus. Il reste encore à faire. Je souhaite que les femmes françaises soient attentives aux leçons des femmes corses qui ont su maintenir sur cette terre le sens de la famille et le sens de la dignité de la femme. Sartenaises et Sartenais, tout à l’heure votre maire a utilisé une très belle citation. C’était une citation du passé et c’était la réponse d’un Sartenais qui répondait avec courage et, à sa manière, insolente, qu’il voulait mourir en Corse français. Eh bien, je vous propose de transposer cette citation dans l’avenir, afin qu’elle devienne une devise pour vos enfants. Que désormais, grâce à vos efforts, mais également grâce à l’appui de l’État, qui ne vous sera pas ménagé, vous souhaitiez et vous puissiez vivre en Corse français.
Discours du 9 juin à Bastia :
Monsieur le maire, messieurs les parlementaires, mesdames, messieurs les maires, mes chères Bastiaises et mes chers Bastiais, eh bien oui monsieur le maire, eh bien oui, il suffit de regarder : Bastia est une ville accueillante. Mes premiers mots seront pour vous dire la joie que nous éprouvons, madame Giscard d’Estaing et moi-même, à nous trouver, sur cette place, aujourd’hui, au milieu de la grande famille des Bastiaises et des Bastiais. Au terme d’une visite de trois jours, une visite en Corse, qui par sa durée, qui par son trajet a été, vous le savez, monsieur le maire, sans précédent de la part d’un président de la République, j’ai tenu à clore ce voyage par un hommage particulier à Bastia. Bastia, vieille cité fière de son rôle économique. Bastia, jeune capitale administrative, depuis les années de ma présidence, du département de la Haute-Corse.
Le développement économique de Bastia est une grande chance pour la Corse. Cet essor, vous l’avez rappelé monsieur le maire — vous étiez là dans l’exercice légitime de vos fonctions — comporte encore des ombres, notamment en matière d’emplois, d’emplois des jeunes en particulier (chômage). Les difficultés du relief, les retards accumulés autrefois et donc accumulés par d’autres, la pression des besoins nouveaux rendent en effet nécessaires des efforts et des investissements coûteux. Mais l’effort entrepris, au regard de la dimension de la ville, est véritablement colossal. Les chantiers de Bastia témoignent d’un dynamisme exemplaire. Et c’est pourquoi, c’est justice de le dire, le concours financier de l’État a été exceptionnel. De 1975 à 1978, l’État a dépensé 136 millions de francs à Bastia pour les opérations d’équipement urbain prévues dans la charte de développement économique proposée par vos représentants élus. Le lycée du Fango, le tunnel sous la citadelle, la station de traitement des ordures ménagères, le théâtre municipal, le complexe sportif et la piscine Carbonite sont en cours d’achèvement. De nombreux chantiers sont prévus ou déjà engagés : le tunnel sous le vieux port, la préfecture, l’agrandissement des infrastructures portuaires et aériennes. Les Bastiais peuvent être assurés que le concours de l’État ne leur fera pas défaut. En particulier, j’ai demandé à madame le ministre de la Santé, Simone Veil, de réunir en 1979 les moyens de financement de l’hôpital Duquesne prévu pour 400 lits.
Je sais, d’autre part, qu’à côté du développement quantitatif des équipements urbains et administratifs, les Bastiaises et les Bastiais sont particulièrement attentifs à la qualité de leur cadre de vie. Dans ce domaine, le problème le plus urgent pour des raisons sociales et humaines est celui de la cité Aurore. L’office municipal d’HLM a présenté un avant-projet de rénovation, monsieur le maire, de 612 logements. J’ai demandé au ministre de l’Environnement et du cadre de vie de dégager immédiatement la somme de 1,8 million de francs qui correspond au montant total de la subvention sollicitée. Ce financement permettra aux travaux de démarrer très prochainement. C’est à mes yeux comme aux vôtres une question de justice sociale et de simple dignité. Dans le même esprit, le quartier de la citadelle paraît mériter également un traitement particulier, le maintien d’un patrimoine historique étant ici un objectif supplémentaire. C’est pourquoi je vous invite, monsieur le maire, à saisir le fonds d’aménagement urbain de ce projet, qui accordera une priorité légitime à une opération mesurée et bien conçue au profit de ce quartier. L’œuvre à accomplir à Bastia, l’œuvre que vous allez poursuivre en vue de célébrer ce 600e anniversaire, demandera encore, comme partout, de la patience, de l’imagination et de l’effort. Elle demandera aussi que se poursuive l’action complémentaire de la municipalité et des administrations de l’État. Je constate qu’elle est aujourd’hui bien engagée, malgré les difficultés de la conjoncture économique que nous connaissons. Elle est à la hauteur des ambitions de l’agglomération urbaine dont Bastia est désormais le centre.
Bastia doit aussi, doit enfin, assumer son destin de chef-lieu de département et ses responsabilités administratives. Votre préfecture sera le symbole des nouvelles relations qui doivent s’installer entre les citoyens et les administrations locales, sous l’impulsion de l’assemblée départementale, en vue de la meilleure efficacité du service public. C’est donc avec confiance que Bastia, ville d’accueil, ville courageuse et, chacun le sait, ville sportive, traditionnellement ouverte sur le monde extérieur, portée sur le commerce des marchandises et sur l’échange des idées, c’est avec confiance que Bastia peut considérer l’avenir de ses enfants.
Bien sûr, monsieur le maire, j’ai écouté avec attention les observations que vous avez présentées, concernant notamment le très important problème des transports. Mais vous savez que j’en ai traité longuement dans mon intervention d’hier après-midi devant l’ensemble des assemblées compétentes de la Corse. Sachez que ce que j’ai dit, ce que j’ai annoncé, sera suivi et exécuté de la manière la plus scrupuleuse et dans l’esprit que j’ai indiqué, c’est-à-dire un esprit de large concertation avec la population et avec les élus. Mes chères Bastiaises et mes chers Bastiais, pourquoi faut-il que ces brillantes perspectives risquent d’être compromises par la folie de quelques âmes égarées ? Sur cette place, qui fut le théâtre d’événements tragiques encore présents dans nos mémoires, je m’adresse, avant de quitter votre île, à la communauté corse avec gravité. Je vais vous ouvrir sur ce sujet qui touche chacune et chacun de vous, mon esprit et mon cœur (autonomisme). J’ai longuement réfléchi aux problèmes de la violence. Je vous en livre les conclusions : la violence est injustifiable là où existent la liberté d’expression et le vote démocratique ; c’est un moyen de pression qui est sans effet sur moi, tel que vous me connaissez, et sans effet sur nos institutions ; et c’est donc une forme d’action qui, au total, atteint surtout la Corse, aujourd’hui dans ses biens, et demain dans son âme. C’est pourquoi, comme vous l’avez dit vous-même, monsieur le maire, nous devons tous ensemble y mettre fin.
Chacun comprend, sinon approuve, que la violence apparaisse là où elle est le seul recours, là où n’existent ni la liberté d’expression ni le vote démocratique. La France est un des quelques pays du monde — regardez-les sur un atlas chez vous — qui bénéficie d’un régime libéral. En Corse, comme en Auvergne, en Alsace comme en Champagne, dans le Nord comme en Bretagne, les opinions minoritaires (autonomisme) ont libre accès aux moyens d’expression et peuvent présenter des candidats à toutes les élections. Des collectivités locales démocratiquement élues administrent leurs affaires. Et c’est d’ailleurs parce qu’il croit à la démocratie locale que le gouvernement prépare un projet de loi favorisant le développement des responsabilités locales sur l’ensemble du territoire national et donc chez vous. Lorsqu’on peut s’exprimer, lorsqu’on peut décider librement par son vote, quelle est l’utilité de la violence ? Croit-on exercer une pression sur le pouvoir central en comptant sur sa défaillance ? Je préviens que ce genre de pression est sans effet sur moi. Attentif, vous le savez, aux observations, respectueux du suffrage, libéral au point que certains me le reprochent, je suis par contre allergique à toutes formes de pression, et en particulier au chantage de la violence.
Alors cette violence, je vous le demande, qui atteint-elle en réalité ? Elle atteint les biens et l’âme de la Corse. Peut-on vraiment, dans ces expéditions précautionneuses où l’on va la nuit, en rasant les murs, déposer du plastic volé à la porte d’un garage, d’un café, d’une villa ou d’un foyer ancestral d’une famille corse, au risque de mutiler un passant ou un innocent, peut-on vraiment se croire une âme de héros ? Où est l’honneur dans ces expéditions furtives ? Et où est la tradition d’hospitalité, quand le but inavouable est de chasser par la terreur nos compatriotes continentaux et pieds-noirs rapatriés qui vivent dans votre île ? Le peuple corse, qui a fait passer jadis le souffle de l’histoire sur l’Europe étonnée et qui avait étendu l’Empire français de Madrid à Moscou, doit-il avoir pour destin au XXe siècle de trouver infranchissable la distance qui sépare Bastia de Toulon, de Nice ou de Paris (autonomisme) ? Et a-t-on pensé au mal que la violence sans honneur fera sans nul doute à la jeunesse corse ? Dans notre monde déjà assailli d’images cruelles, faut-il lui rendre familier le règlement de comptes, l’attentat anonyme et la délation ? Est-ce la tradition que les mères de famille corses veulent transmettre à leurs enfants ?
Il faut mettre fin à la violence. Il faut le faire ensemble. Il faut le faire pour la Corse. L’État a des devoirs à remplir : devoir de sécurité, devoir de justice. Je donne instruction à tous ceux qui en ont la responsabilité d’accomplir leur mission avec fermeté et dans la justice. Mais je compte aussi sur les Corses. C’est à eux de conduire la désescalade de la violence, en faisant comprendre à ceux qu’une passion mal comprise ou une influence trouble a pu entraîner que la violence dessert la cause de ceux qui l’emploient, qu’elle ne peut entraîner ni leur conviction ni leur estime et qu’elle blesse durablement l’âme et l’honneur de la Corse.
Certes, ici comme ailleurs, dans cette période d’évolution rapide que vous mentionniez, monsieur le maire, et où beaucoup de transformations économiques et sociales pèsent sur le mode de vie, sur les habitudes d’une seule génération, partout ici comme ailleurs des problèmes se posent. Il est naturel qu’ils soient débattus, discutés largement et librement. Favoriser le maintien et le renouveau de la culture locale, tout faire pour répondre au désir de la jeunesse de vivre et de travailler sur place, tout cela est une entreprise justifiée. Mais au contraire se retrancher du courant des échanges et des idées, voir petit au lieu de voir grand, ignorer les solidarités du monde moderne, c’est une forme de décadence. Refuser un développement touristique désordonné, protéger amoureusement votre cadre naturel, vouloir maintenir la vie et l’activité dans les villes et les villages de l’intérieur auxquels, hier et aujourd’hui, j’ai rendu visite, assurer la rentabilité de l’exploitation agricole et viticole, sont des attitudes que j’approuve et que j’encourage. Mais refuser un essor coordonné du tourisme — essor qui fait ailleurs, vous le savez, la prospérité de toute la Méditerranée — ou décourager par un climat d’insécurité la venue d’investissements chez vous, c’est agir contre soi-même. Je suis sûr qu’au terme de leur réflexion, de leurs discussions et de leurs débats, les représentants de l’île, élus et socio-professionnels, sauront concevoir et conduire une politique équilibrée de développement de la Corse, dans l’esprit de la charte de développement économique que votre conseil régional avait adoptée, et que le gouvernement a prise en considération. Et j’ai indiqué hier à tous les élus de la Corse que le gouvernement apporterait bien entendu son concours actif et régulier au développement de cette politique de progrès de la Corse.
Mes chères Bastiaises et mes chers Bastiais, avant de vous quitter, je vous ai parlé de Bastia et de la Corse. Mais je veux vous parler aussi de notre patrie, la France, et de ce qu’elle représente pour nous tous. Devant le monument qui glorifie les sacrifices de la Corse pour la défense de nos libertés, je salue la mémoire de toutes celles et de tous ceux qui ont servi la grandeur et l’indépendance de la France, et je remercie tous ceux qui sont encore autour de moi : les uns, les combattants de la Première Guerre mondiale (1914-1918), les autres, mes camarades de la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945), qui ont assuré le retour de la France à l’indépendance. Je salue aussi la présence parmi nous des représentants du 2e régiment étranger parachutiste (2e REP), de retour d’une mission africaine que je lui avais fixée (opération au Zaïre) et qui a permis de sauver, vous le savez, des centaines de vies innocentes et dont, monsieur le maire, le sobre courage a fait honneur à la France.
J’ai évoqué devant les élus des deux départements corses les périls qui existent tout autour de la Méditerranée. J’ai souligné l’importance particulière, pour le début du troisième millénaire dans lequel la plupart de nous espère bien entrer et dont la jeunesse bastiaise en tous cas connaîtra les premières décennies, de cette ligne verticale qui unit l’Europe et l’Afrique, au milieu de laquelle la Corse occupe une place particulière. Même si vous êtes attachés, comme je le suis, aux racines les plus profondes de notre terre et de notre pays, vous sentez bien que nous allons vers des temps nouveaux. Pour faire face à la concurrence économique, pour contribuer au nouvel équilibre qui se prépare dans le monde, les Français devront déployer les vertus dont l’équipe de Bastia nous a donné récemment le brillant exemple : imagination devant les situations imprévues, courage dans les situations moins favorables, expression des divers talents individuels mis au service du succès de toute l’équipe. Je remercie la capitale de la Haute-Corse de l’accueil qu’elle a réservé au président de la République. Je m’en souviendrai chaque fois qu’il s’agira de conduire, dans l’unité et la fraternité, le progrès de la France.
Vive Bastia !
Vive la Corse !
Vive la France !
Discours le 9 juin à Calvi :
Monsieur le maire, messieurs les parlementaires, messieurs les maires de la Balagne, mes chères Calvaises et mes chers Calvais d’aujourd’hui et de demain, j’ai tenu à commencer mon voyage en Haute-Corse par une visite à Calvi et par une rencontre avec les élus de la Balagne. Je suis, monsieur le maire, comme vous l’avez rappelé, le premier président de la République à rendre visite à Calvi et je souhaite que cet exemple soit imité par mes successeurs. Il suffit de jeter un coup d’œil autour de nous — et je souhaite que les instruments modernes de l’audiovisuel le fassent — pour mesurer la beauté et l’attrait de Calvi et de sa contrée. Île dans l’île de la Corse, a-t-on dit, tellement est profonde sa personnalité et grande son originalité. Terre qui était jadis celle de l’olivier, malheureusement largement dévastée par l’incendie, donc terre méditerranéenne, terre de douceur et d’harmonie.
Monsieur le maire, j’ai écouté avec beaucoup d’attention votre discours et j’ai noté les deux objectifs que vous avez évoqués : protéger et promouvoir. J’approuve — ai-je besoin de vous le dire — l’un et l’autre. D’abord protéger. Protéger la beauté de Calvi et de la Balagne, protéger la vitalité de son terroir et en particulier de ses communes de l’intérieur. C’est ce que vous avez entrepris de faire et je vous félicite d’avoir adopté pour votre ville ce que l’on appelle un POS, un plan d’occupation des sols. Je souhaite également que cet effort s’étende à l’ensemble de la région côtière, en liaison avec l’administration. Il est bon que nous nous efforcions de garder le site de Calvi tel qu’il est, les maisons de Calvi telles qu’elles sont. En effet, votre région, pour vivre, pour prospérer, doit s’appuyer sur l’atout fondamental qu’est sa vocation touristique. Cela dit, mon sentiment, rejoignant le vôtre, monsieur le maire, est que les deux atouts de Calvi et de la Balagne sont certes le tourisme mais aussi l’agriculture. Il faut faire une synthèse entre les deux vocations de cette région, l’une aidant l’autre. Vous avez évoqué un certain nombre de problèmes. Je les prendrai, si vous me le permettez, dans l’ordre que vous avez vous-même choisi.
D’abord le problème des transports. Ce problème des transports, quand on voit la mer à quelques mètres de nous, on pourrait penser qu’il est facile à résoudre ; vous avez souligné à juste titre qu’il restait beaucoup à faire. Hier à Ajaccio, j’ai annoncé un certain nombre de mesures qui vont être mises en œuvre pour améliorer les transports de la Corse dans les domaines maritimes et aériens. Vous avez pris acte de ces indications. Mais à mon tour je voudrais noter deux de vos préoccupations. La première concerne la taille des navires. Ce n’est naturellement pas au président de la République, qui n’est pas un ingénieur du génie maritime, de dire quelle doit être la taille des navires que l’on construit pour la Corse. Ce qui importe, c’est que des décisions de ce type soient prises après une large consultation avec les élus. Je souhaite donc que l’on tienne compte de vos observations dans la définition des nouveaux navires qui seront construits pour 1980-1981, dont certains devront pouvoir desservir le port de Calvi. La seconde a trait aux liaisons aériennes. En ce qui concerne la desserte aérienne, j’ai annoncé — monsieur le préfet le sait — qu’avant le plein de la saison touristique, c’est-à-dire avant quelques semaines, une conférence des transports aériens devra réunir les transporteurs et les principaux élus concernés de l’île. Ces problèmes irritants que sont les horaires, les capacités de transport et aussi les tarifs pourront ainsi être étudiés en liaison avec vous.
Enfin, vous avez parlé, monsieur le maire, des problèmes routiers. Je suis venu par un véhicule qui, naturellement, ignore les servitudes du sol et je m’excuse pour la poussière dont il vous a gratifiés au moment de l’atterrissage. Mais il nous a permis de survoler les routes de l’intérieur. Nous avons vu en effet qu’il restait un effort important d’amélioration à conduire. Vous savez que j’ai annoncé hier que les deux départements pourraient contracter pour leurs routes départementales des emprunts importants en 1978. Je souhaite que ceux-ci contribuent à l’amélioration des liaisons routières de la Balagne, pour ses habitants et pour les touristes. Cette activité touristique, je souhaite que vous la développiez, si je puis dire, « à la corse », c’est-à-dire à la fois dans le respect de votre tradition d’hospitalité — dont je suis aujourd’hui le bénéficiaire — et dans l’originalité, en recherchant des types d’hôtellerie, d’accueil, qui soient adaptés à la population locale, à ses problèmes et à ses besoins.
Enfin, comment ne pas rappeler qu’il y a largement la place ici pour un développement de production agricole de qualité. Naturellement, il faut des équipements de base : c’est pourquoi un programme d’aménagement hydraulique de la Balagne a été élaboré ; une partie de son financement a été réunie et il doit normalement bientôt être mis en œuvre. Il devra se compléter nécessairement par un effort de formation sur le plan des techniques agricoles et aussi par la recherche de productions et de circuits de commercialisation qui avantagent votre région. Bref, on peut dire qu’autour de ses deux centres, Calvi et L’Île-Rousse, la Balagne solidaire est bien placée pour s’engager sur le chemin du progrès. Et je ne voudrais pas, parlant tout près de la mer, ne pas mentionner les problèmes de la pêche, car il est très important que se maintiennent et se développent sur la côte occidentale de la Corse des activités artisanales de pêche.
Monsieur le maire, vous me permettrez, à mon tour, puisque vous l’avez fait dans votre discours, de me réjouir de la présence parmi vous du 2e régiment étranger de parachutistes (REP, Légion étrangère). Il contribue, je le sais, à la vie de la cité et à son animation. Je veux seulement lui adresser le message qui me paraît le mieux adapté à ses qualités militaires et à son courage récent dans l’action : je peux lui dire, ici à Calvi : « mission accomplie ». Je vous demande de garder le souvenir des sacrifices qui ont été accomplis pour assurer la sécurité et pour sauver la vie à des centaines — et sans doute davantage — de nos compatriotes européens du Shaba. Pour que ce souvenir soit conservé, je demande à monsieur le sous-préfet de faire fleurir, au nom du président de la République, les trois tombes de légionnaires qui sont tombés en Afrique (Kolwezi, Zaïre).
Monsieur le maire, à la fin de votre discours, vous avez fait une citation extraite d’un de mes discours et vous avez dit que vous souhaitiez qu’on vous débarrasse de beaucoup de paperasseries et que l’on dégage les collectivités locales de la tutelle souvent lourde qui pèse sur elles. Je sais que, sur le plan local, l’administration s’efforce de travailler avec vous dans un esprit de progrès, dans un esprit de coopération. Cela dit, le problème que vous soulevez est réel. Dans les mois à venir, le gouvernement se préoccupera d’accroître les responsabilités des collectivités locales de base, c’est-à-dire des collectivités territoriales dans lesquelles vit la population, au sein desquelles elle peut peser sur les décisions qui intéressent sa vie quotidienne. Vous aurez ainsi dans l’avenir davantage de responsabilités, davantage de moyens pour conduire le progrès de Calvi. En conclusion, je vous dirai que ce progrès de Calvi, bien que vous soyez une île dans l’île, il ne faut pas le concevoir tout seuls. Nous vivons en effet une époque qui est une époque de fraternité et de solidarité, et le progrès que nous devons conduire, c’est un progrès à accomplir ensemble. C’est pourquoi le progrès de Calvi, c’est aussi le progrès de la Corse, c’est aussi le progrès de la France.


