En #Corse, l’éternel retour du « Vieux »

Le sulfureux Charles Pieri, ex-chef du FLNC, revient à la tête de son parti indépendantiste, Corsica libera.

Emmanuel Macron, lui, veut pousser les nationalistes à désavouer celui que les Corses surnomment « u vecchju ».

LE MONDE | 02.05.2018 à 07h15 | Par Ariane Chemin (Corte, envoyée spéciale)

C’est un déjeuner au soleil de Corse. Charles Pieri et sa compagne ont choisi la terrasse d’un restaurant de la place Paoli, à Corte. Le « Vieux », « u vecchju », comme on dit ici, préside une grande tablée : son clan familial et politique, où les amis servent aussi de gardes du corps. Dans quelques heures, ce dimanche 15 avril, se tiendra l’assemblée générale annuelle de son parti, Corsica libera. C’est la première fois que les indépendantistes se réunissent depuis qu’en décembre 2017 les nationalistes ont gagné la majorité dans les urnes – mais sans traduction politique majeure, peste-t-il. « Je vais les remettre d’équerre ! », a glissé Pieri la veille à un jeune militant. C’est ce qu’il s’apprête à faire une fois avalé son dernier verre d’eau – le « Vieux » ne boit presque jamais d’alcool, une exception remarquable dans un milieu nationaliste où les soirées « culturelles » en soutien aux militants incarcérés se musclent volontiers au comptoir.

Du passé de Charles Pieri, personne n’ignore son emploi à mi-temps de caissier à l’office HLM de Bastia, au début des années 1970, son engagement de jeunesse à la CFDT, et, surtout, cet « attentat à la libanaise », en juillet 1996, à Bastia : il se trouvait avec un camarade sur le Vieux-Port, une voiture piégée a explosé devant eux. « Charles » a perdu un tympan et son œil droit (il ôte ses lunettes fumées pour nous montrer sa blessure) ; son camarade, lui, est mort déchiqueté. Pieri appartient au dernier carré des « chefs » nationalistes réchappés des « années de plomb ». « Il aurait dû mourir mille fois, il est toujours vivant. Dans les sociétés méditerranéennes, ça vous forge une légende », note un connaisseur.

Travail en famille

C’est l’apanage des hommes craints : la Corse connaît mieux sa réputation que les détails de sa vie. Le village familial ? Lui seul a la réponse : « Rapaggio, près d’Orezza », la célèbre source de Castagniccia, lâche-t-il au Monde, « mais mon village, c’est la Corse ». On le croit grandi à Lupino, quartier populaire du sud de Bastia ; en réalité, il habitait enfant une artère commerçante du centre bourgeois de la ville.

La rumeur raconte qu’il élève désormais des chiens de chasse : « Terminé ! », dément-il avec cette élocution pâteuse qui, dans une île où la moquerie est un art oratoire, le fait surnommer « Canal+ » – avec lui, on cherche souvent le décodeur. Un de ses pointers a été trois fois sélectionné en équipe de France de « grande quête », mais désormais, il préfère collectionner les couteaux, comme celui qu’il tire de sa poche.

Pieri est père de cinq enfants, dont deux jumeaux de 3 ans aux prénoms corses, et sa fille aînée Elodie, 47 ans, qui s’apprête à gagner avec lui l’« AG » de Corsica libera, à la fac de Corte. En affaires comme en politique, les Pieri aiment travailler en famille.

Enorme malaise

Le fonctionnement de Corsica libera rappelle celui du Parti communiste de l’époque glaciaire : tout ou presque est déjà écrit à l’avance, des motions de synthèse – votées à l’unanimité – à la scénographie.

Le « Vieux » escalade le premier rang de pupitres de l’UFR de droit avec une aisance qui fait mentir ses 68 ans, et s’assied devant les 270 militants, pile au milieu de la rangée, face aux orateurs.

Personne ne songerait à lui demander plus de discrétion. Et pourtant ! Le 7 février, un texte publié sur un compte Facebook attribué à Charles Pieri, « Di l’Altu pianu » (« Du haut plateau »), a provoqué un énorme malaise. Il affichait un message faisant de Mme Erignac, la veuve du préfet assassiné en 1998, le « symbole de (…) ces courageuses femmes françaises qui, de 1940 à 1944, réussirent à faire 400 000 petits bâtards aux valeureux soldats du 3e Reich ». Cette « injure publique » lui vaudra de comparaître le 4 septembre devant le tribunal correctionnel de Bastia.

« Ce n’est pas moi », nous assure-t-il à Corte. Qui d’autre, alors, pour écrire ces lignes à 2 heures du matin ? Cette nuit du 7 février, Emmanuel Macron est en visite sur l’île lorsque le préfet lui montre le texte posté sur Facebook. Charles Pieri. Le président connaît ce nom. Les policiers locaux consacrent depuis longtemps des notes confidentielles à ce « chef de clan » adepte, selon eux, de « pressions de type mafieux ».

L’ancien chef du FLNC est à la fois un problème et une aubaine pour Paris : il est l’homme qui peut justifier la rupture du dialogue avec la Corse, et oblige les nationalistes à choisir leur camp. Après le post sur Mme Erignac, Simeoni se démarque aussitôt de ces propos jugés « profondément choquants et inacceptables », tandis que l’indépendantiste Jean-Guy Talamoni (président de l’Assemblée de Corse) et Corsica libera se contentent de communiqués a minima.

La veille au soir, lors d’une réunion à huis clos avec les nouveaux élus corses, le chef de l’Etat avait d’ailleurs évoqué son cas : pour lui, le dialogue avec l’autonomiste Gilles Simeoni, le nouveau « patron » de la Corse, est possible, mais pas avec une formation comptant Pieri dans ses rangs.

Charles Pieri, le retour…

Vingt ans, déjà, que la presse titre sur son come-back. C’est en général quand s’amorce une période de négociations politiques ou à l’une de ses sorties de prison – la dernière date de 2015. L’ancien chef du « Front » ne compte plus ses séjours derrière les barreaux. Un jour, il s’en est même évadé : c’était en 1984, avec Francis Mariani, l’un des piliers du gang de La Brise de mer. Il attendait d’être jugé pour l’assassinat en 1982 d’un légionnaire de Sorbo-Ocagnano (il a été acquitté). Durant sa cavale, il gagne un titre de gloire : sa photo et son nom, Charles Pieri, « 1,81 m, yeux marron vert », trônent sur l’affiche des six militants les plus recherchés. Wanted, déjà. Et avec une forte récompense.

« Charles ne “revient” pas. Depuis les années 1980, il n’est jamais parti, juge Henri Palazzo, un nationaliste “historique”, lui-même victime d’une tentative d’assassinat en 2012, et proche de Talamoni. Avant, il pesait sans apparaître, maintenant il veut s’afficher. »

Est-ce parce qu’il perd la main ? Craint-il que son âge ne le relègue sur les bas-côtés de l’Histoire, alors que les « natios » ont conquis le pouvoir ? Jusqu’ici, lorsqu’il sortait de prison, Pieri se disait « simple militant indépendantiste ». En janvier 2018, il s’impose dans la direction officielle du parti, s’affiche dans les manifestations, se laisse photographier dans « sa » section de Lupino.

C’est à peine s’il se cache, début septembre 2017, à Ajaccio, pour hanter les couloirs de la Collectivité de Corse (il éructe de ne pas s’être vu attribuer de badge ad hoc, le 2 janvier, pour la session inaugurale de la nouvelle Assemblée). Et à Corte, ce dimanche d’avril, c’est lui qui porte les derniers amendements de la motion de synthèse.

Penchés sur le texte à ses côtés, tous en noir, ses fidèles. Talamoni le politique, bien sûr. Mais aussi Pierre Paoli, le lieutenant de « Charles » qui règne sur Ajaccio et doit comparaître en juin devant la Cour d’assises spéciale de Paris pour une « nuit bleue » remontant à 2012, à l’époque où le FLNC n’avait pas déposé les armes. Il y a aussi Stéphane Sbraggia, le fils adoptif de « Charles », acquitté en 2002 avec Christophe Pieri (autre fils du « Vieux ») de l’assassinat d’un jeune homme exécuté de onze balles lors d’une fête de village : un procès terrifiant où la peur avait rendu les témoins mutiques ou absents, et dont la Corse a gardé la sinistre mémoire.

Poursuivre le « travail commun »

Sbraggia, Paoli, Charles Pieri… Fascinant casting, qui signe l’OPA « piériste » sur l’organisation indépendantiste. Ce 15 avril, le même carré retrouve, en fin de journée, dans le local cortenais du parti, des représentants de la formation autonomiste de Gilles Simeoni (Femu a Corsica), invités à les rejoindre. En décembre 2017, lors des élections territoriales, Simeoni a triomphé dans les urnes.

Bien davantage que Corsica libera, c’est lui que les Corses ont réélu à la tête de la région, une giga-collectivité inédite en France. Les indépendantistes sont beaucoup moins populaires, Charles Pieri le sait. Voilà pourquoi il veut poursuivre le « travail commun » et a tant tenu à « faire » liste commune avec eux, dès l’été 2017, contrant au passage les rêves d’Emmanuel Macron.

On l’ignore, mais le tout frais président de la République rêvait alors de voir Simeoni, incarnation selon lui d’un « nouveau monde » corse, s’allier avec le maire de Bonifacio, Jean-Charles Orsucci, un quadra rocardien et autonomiste l’ayant soutenu durant sa campagne. Sur la radio publique locale, Gilles Simeoni ne dit pas non à une alliance avec La République en marche aux élections territoriales. Puis, plus rien. Aux journées nationalistes de Corte, en août 2017, on aperçoit Charles Pieri l’embrasser : cette main autour du cou et des épaules de ceux qu’il croise, c’est l’un des talents du « Vieux ». « Je connais les Simeoni depuis toujours : Gilles, son frère, son oncle, et Edmond, évidemment ! », justifie Pieri.

En septembre, coup de théâtre : au grand dam de Paris, Simeoni annonce qu’il s’allie avec les indépendantistes. La liste commune pour les élections territoriales, la place de Talamoni (au 5e rang et non au 3e) se négocient en présence de Pieri dans un hôtel d’Ajaccio. « Personne ne m’a tordu le bras », jure Simeoni. « Mais quelqu’un lui a tiré l’oreille… », susurre, mystérieuse, la rumeur insulaire, qui n’aime jamais prononcer à haute voix le nom du « Vieux ».

Le faire « tomber comme Al Capone »

Pieri hausse les épaules : « On me prête beaucoup même si je suis pauvre. » A l’entendre, il vit de sa retraite et de la pension d’invalidité octroyée après l’attentat de 1996. Sans convaincre tout le monde. Personne n’a oublié le « système Pieri » mis au jour, en 2003, par le juge Philippe Courroye, lorsque Nicolas Sarkozy voulait le faire « tomber comme Al Capone ».

Mise à disposition de voitures de location sur l’île, compte ouvert dans un Géant Casino… Les témoignages des « rackettés » convergeaient. « C’est un homme dangereux (…) qui n’hésiterait pas à supprimer quelqu’un si besoin était », avait confié aux enquêteurs François Nicolaï, ex-président du club de football de Bastia. « Un homme avec lequel on ne discute pas », ajoutait un autre.

Face au « diktat » de Paris, qui refuse de conférer une large autonomie à l’île, Pieri prône une ligne dure

« Personne ne veut voir ressurgir cet ancien monde », soupire un autonomiste bastiais. Mais Pieri s’accroche, empoisonnant à la fois la vie de son parti et celle des autonomistes. Face au « diktat » de Paris, qui refuse de conférer une large autonomie à l’île, il prône une ligne dure. Talamoni vient ainsi de refuser de rencontrer le secrétaire d’Etat Olivier Dussopt, en visite en Corse, puis le ministre de la cohésion des territoires, Jacques Mézard. Des « mondanités » inutiles, selon Corsica Libera.

Certains voient dans cette posture l’influence de Pieri. D’autres considèrent que le « Vieux » poursuit des objectifs plus personnels. Sa compagne rêve de quitter son job de commerçante à Bastia. Il l’aurait bien vue assistante parlementaire, mais Michel Castellani, le député autonomiste de la 1re circonscription de Haute-Corse, un prof d’éco très respecté, a pris son courage à deux mains et refusé de l’embaucher.

A la surprise générale, en revanche, la compagne de Stéphane Sbraggia, son fils adoptif, a été chargée par Simeoni de la jeunesse et des sports au conseil exécutif, le mini-gouvernement de la Corse. Sous le soleil noir des Pieri, les branches de la vigne poussent jusqu’au cœur du pouvoir.

 

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