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Corse – Procès Colonna : peut-on parler d’un racisme anti-Corses ?

La condamnation à la perpétuité d’Yvan Colonna lundi dernier, au terme d’un troisième procès, et malgré le respect des formes, semble encore une fois motivée par… la raison d’Etat. En effet, trop de responsables institutionnels, de Jean-Pierre Chevènement à Nicolas Sarkozy, ont depuis des années, et au mépris de la présomption d’innocence, vendu à l’opinion une culpabilité « clef en main » destinée à servir de rite expiatoire au meurtre d’un haut fonctionnaire. L’acquittement, à cet égard, aurait valu camouflet pour les autorités jusqu’au plus haut niveau. Aussi n’était-il pas concevable. Comment, mais la cour d’assises spéciale de Paris n’a-t-elle pas, fait exceptionnel, motivé son jugement ? Elle assène certes une série d’éléments à charge, mais qui, pris séparément, ne prouvent strictement rien.

Ainsi, le courrier d’Yvan Colonna au journal indépendantiste U Ribombu, alors qu’il était en cavale, « signifie l’adhésion aux actions clandestines qualifiées d’actes de résistance » ; mais bien d’autres nationalistes ont affiché les mêmes convictions, sans pour autant assassiner un préfet ; par exemple Natale Luciani, dans un documentaire intitulé Corse : j’ai été militant clandestin, et diffusé sur France 2 en 2000. Le berger de Cargèse se voit également imputer une « tentative d’assassinat contre Pierre Poggioli en 1994 à Ajaccio », alors qu’il avait été mis hors de cause dans cette affaire ; ce qui est formidable, avec le postulat de la culpabilité dans l’affaire Erignac, c’est qu’il permet en outre d’attribuer à l’intéressé d’autres crimes, et de le condamner rétrospectivement dans des dossiers pour lesquels il n’a jamais été jugé ! Ce postulat oriente du reste la valeur des témoignages : celui de Martin Ottaviani établit à lui seul que le tireur était « porteur d’une perruque blonde et de gants en tissu », puisqu’il implique initialement Yvan Colonna ; mais celui des témoins oculaires doivent « être appréciés avec les plus grandes réserves », puisqu’ils le disculpent tous. C’est d’une logique confondante.

Surtout, comme le souligne l’excellent Stéphane Durand-Souffland dans Le Figaro du 21 juin 2011, « la cour a balayé toutes les objections soulevées par la défense au cours des sept semaines de débats ». Evidemment, les retenir aurait équivalu à reconnaître que le « pays des droits de l’homme » était quelquefois servi par des barbouzes peu recommandables, capables d’exercer des pressions en garde à vue, de mentir quant aux conditions du déroulement de ces dernières, et même de truquer certains procès verbaux… Or, la raison d’Etat exclut d’offrir officiellement au peuple une image aussi peu reluisante des « responsables » dans lesquels on lui demande de placer sa confiance. C’est le mal français. Et peu importe que le scénario d’une rancune des anciens amis d’Yvan Colonna, qui s’est encore un peu plus dessiné lors de ce procès, et qui pourrait expliquer pourquoi son nom a été « balancé » au cours des interrogatoires, laisse une place à un doute raisonnable ; ce doute qui, dans la Justice digne d’un Etat de droit, doit profiter à l’accusé…

Mais, au-delà de l’affaire Colonna, sur laquelle je me suis abondamment exprimé lors du procès en appel de 2009 (http://generation69.blogs.nouvelobs.com/affaire-colonna/), c’est une autre question que j’en viens à aborder :

Peut-on parler d’un racisme anti-Corses ?

Assurément, il existe un racisme anti-Corses, c’est-à-dire une manière d’attribuer à toute une population un ensemble de stéréotypes ou de travers. J’ai pu lire, depuis le début de cette affaire, certains commentaires qui disaient en substance : « Si ce n’est pas lui [Yvan Colonna], de toute façon c’est un autre, ils [les Corses] n’ont qu’à se décider à parler. » Comme si la Corse entière était collectivement coupable de l’assassinat du préfet Erignac. Comme si chaque insulaire était au courant (et complice, bien sûr) des agissements de tous les autres. Lorsqu’un crime a lieu à Paris, demande-t-on à chaque Parisien de se justifier et d’assumer l’acte du criminel ? Il y a dans ce phénomène un mécanisme de généralisation abusive qu’on retrouve dans tous les racismes, de type « un Arabe m’a volé mon scooter… donc les Arabes sont des voleurs. » L’individu se trouve nié dans sa personnalité et dans sa singularité, pour être noyé dans une identité collective relevant plus d’un fantasme que d’un constat objectif. Or, ce racisme-là a largement contribué à brouiller les cartes et à valider le postulat de la culpabilité : « peu importe qu’il puisse y avoir un doute concernant Yvan Colonna, puisqu’on en tient un, autant condamner celui-là, et qu’on n’en parle plus. » Aussi est-ce fort justement que Roland Laurette, dans Yvan Colonna, l’ignorance qui dérange, écrit :

« Mais il y a surtout ceux qui vous disent : « Moi vous savez, les Corses… » Le pire, bien entendu, c’est les points de suspension. Yvan Colonna est corse en effet. Et nationaliste de surcroît. N’en jetez plus. Qu’on se le dise, LES Corse sont des poseurs de bombes, hors-la-loi par atavisme et ils vivent de NOS subventions. Tout le reste est littérature. Et voilà pourquoi votre fille est muette et pourquoi Yvan Colonna a bien assassiné le Préfet Erignac au soir du 6 février 1998 !

La découverte d’un racisme violemment anticorse est l’une de mes plus amères surprises. Un racisme qui rend obtus des gens par ailleurs intelligents et cultivés.

Ceux qui ont réellement intérêt à ce qu’un innocent paye à la place d’un autre surfent habilement sur cette haine et ce racisme ordinaires. » (L’Harmattan, 2011)

Cependant, comme tous les racismes, le racisme anti-Corses possède lui aussi son symétrique inversé : la victimisation qui tend à interdire toute critique… sous prétexte que toute critique viserait à stigmatiser une collectivité. Les racismes anti-Arabes et anti-Noirs débouchent depuis longtemps sur un tel retournement.

En tant qu’enseignant, lors de mon passage dans un lycée de la banlieue parisienne, j’avais ainsi pu observer que, ce qui minait les relations avec les élèves, ce n’était pas tant une discrimination supposée, que la victimisation permanente de ces derniers, encouragée par une administration démagogique. Quand un élève se prenait une mauvaise note, ce n’était pas parce que l’intéressé était arabe ou noir… mais tout simplement parce que la copie ne valait pas davantage. Et puis surtout, la focalisation sur la discrimination permettait de masquer le vrai problème : une fracture sociale et culturelle entretenue par une école défaillante. J’enseignais en Lycée Professionnel, toujours une voie de relégation pour mauvais élèves en attendant une hypothétique revalorisation. Mais dans le lycée général qui se trouvait pourtant sur la même cité scolaire, en plein 9-4, on étudiait dans un établissement de niveau centre-ville… Les élèves arabes ou noirs qui sortaient de ce dernier poursuivaient leurs études normalement, et certains devenaient chefs d’entreprises… De la discrimination sur l’origine ? Pas tant que ça, donc.

En Corse, on peut retrouver cette posture victimaire à différentes occasions. Par exemple sur la question du logement, qui fera bientôt débat à la Collectivité territoriale. Des voix se font régulièrement entendre pour dénoncer la spéculation immobilière qui serait nécessairement le fait des méchants investisseurs extérieurs à l’île, et qui priverait systématiquement de leur droit à la terre des autochtones forcément victimes. Une présentation quelque peu réductrice et contre-productive, entraînant l’occultation de certains aspects de la problématique. En particulier ces mauvaises pratiques, courantes à Ajaccio et àPorto-Vecchio, qui consistent pour des propriétaires peu scrupuleux à faire signer aux locataires des baux « de septembre à juin », afin de réserver le logement à la spéculation locative saisonnière. Des pratiques au demeurant illégales, mais habituelles, qui restreignent l’offre de logements et ont pour effet de maintenir de nombreuses familles dans la précarité. Le problème du locataire, en l’occurence, ce n’est pas de savoir si son propriétaire vient d’arriver de l’extérieur ou se transmet un patrimoine local depuis vingt générations, mais bien quel type de contrat il va l’amener à signer.

Le racisme, qu’il soit anti-Corses ou autre, ainsi que la victimisation, qui n’est que son symétrique inversé, s’avèrent les deux faces d’un même mal qui empêche le progrès des sociétés et des hommes.

Daniel Arnaud

Avec l’aimable autorisation de son auteur que nous remercions

Source : http://generation69.blogs.nouvelobs.com/archive/2011/06/17/peut-on-parler-d-un-racisme-anti-corse.html

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