Milit@nt

C‘est parce qu’il a failli mourir en Corse, au stade de Furiani en 1992, qu’il y vit enfin. Nationaliste virtuel, il n’en est pas moins acquis à la cause.

Samedi 21 avril 2007. Entre l’imposante grille barrée du mot « police » qui interdit l’accès à la partie supérieure du cours Paoli et des dizaines de manifestants nationalistes gonflés à bloc, un drôle de bonhomme se promène tranquillement un caméscope à la main. Il change de plan, vérifie son appareil, effectue quelques réglages puis remarque une vieille dame apeurée sur le trottoir. Elle tente de rejoindre le vestibule de son immeuble.

Posément, le drôle de bonhomme enfourne le caméscope dans une des poches de sa veste, prend le bras de la dame et la guide jusqu’au portail, indifférent aux pavés, aux grenades lacrymogènes et aux manches à balais qui volent entre les deux camps. Quelques mètres plus loin, l’envoyé spécial d’une chaîne de télévision nationale interroge des confrères de la presse locale : « C’est qui, ce dingue ? »

Pour l’état civil, le dingue s’appelle Anthony Simonpoli, né le 10 août 1968 à Neuilly-sur-Seine, Hauts-de-Seine, « chez Pasqua et Santini ». En terre corse, donc. Mais depuis une dizaine d’années, les militants nationalistes le connaissent surtout par son pseudo sur Internet : AnTo FpcL, une référence assumée à « l’ancêtre » du FLNC et une signature omniprésente sur tous les forums natios. Après dix ans d’implantation sur le web, il est devenu le maître du réseau pour les nationalistes, visiblement rétifs à l’ère numérique.

Seul, il anime le site www.unita-naziunale.org « portail politique de la lutte de libération nationale » et point de rencontre incontournable de la natiosphère virtuelle. On s’y connecte depuis le monde entier : Inde, Suisse, France, Espagne, Polynésie française, États-Unis, Japon… Son site, un tantinet bordélique, agit comme une base de données captive de la mémoire virtuelle du réseau. Au rayon actualité, la marchandise habituelle des sites politiques amateurs : vidéos, dépêches d’agence, réactions à chaud et forums où les avatars numériques des militants, décidément plus diserts qu’en réunions de sections, échangent points de vue et coups de gueule sur le « mouvement national ».

Mais « Unità » vaut surtout pour l’abondant matériel de documentation que cet archiviste compulsif s’applique à mettre en ligne à raison de trois à quatre heures de travail par jour. Reproductions d’affiches historiques, documents de la « lutte de libération nationale », photos d’époque, textes fondateurs, (presque) toute l’histoire du nationalisme corse s’y retrouve immédiatement disponible d’un seul clic.

Une simple banque d’images et de mots ? Pas seulement. Le nom du site en dit suffisamment long sur les intentions de son animateur. L’unité perdue, retrouvée, fragile, chancelante des nationalistes corses : son petit Graal personnel. Niché au c?oeur des pages, le mausolée numérique érigé à la mémoire des martyrs de la cause ne fait pas dans le détail, ne distingue pas la rose du réséda, A Cuncolta du MPA. Tous les visages de militants tombés pour la cause s’y retrouvent – même, et surtout, les frères ennemis de la guerre entre nationalistes. « Oui, ça a fait grincer quelques dents, mais je ne me vois pas faire la distinction entre les soi-disant bons et les prétendus mauvais. Santoni et Rossi aussi étaient des militants, non ? »

Après dix ans de présence sur le Net via divers sites, Antò joue les oracles des réseaux : « Internet a une longueur d’avance sur la réalité. En 1997, lorsque j’ai créé le site Libertà, j’ai pris en compte tous les prisonniers, quelle que soit leur obédience. À l’époque, il existait trois structures d’aide aux détenus en fonction de leur appartenance politique. Deux ans plus tard, elles ont fusionné en une seule association, le CAR. » À 39 ans, il veut encore y croire. Le mouvement nationaliste est jeune. Comme lui : un visage lisse de poupon trop vite grandi posé sur une silhouette trapue, éternel tee-shirt noir et chaussures de montagne façon bottes de sept lieues. À mille lieux des habitudes nationalistes, il ne boit pas, interdit qu’on fume dans sa voiture, n’apprécie pas particulièrement les ambiances de comptoir et les chansons à boire.

Depuis une paire d’années, il est aussi à l’origine de la jurisprudence « journaliste » pendant les manifestations.

En clair : tandis que les agressions contre les reporters se multiplient à l’occasion des manifs natios – une dizaine de blessés en octobre 2005 pendant le conflit à la SNCM -, il tente comme il peut d’apaiser les tensions et fait passer le mot : on laisse bosser les journaleux. Le taux d’agressions, depuis, a sensiblement chuté. La politique, il l’a découverte à Paris en fréquentant toutes les réunions de section de tous les partis politiques, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche.

En tâtant, aussi, du « terrain ». A la fin des années quatre-vingt, plutôt éclectique, il assure le service d’ordre fabiusien comme celui de quelques manifs du FN. « Sans conviction, mais pour me faire de l’argent de poche » assure-t-il. Et surtout, préparer son retour. La Corse, c’était le paradis perdu par ses parents, « issus de familles modestes, sans appuis ni clan et qui ont connu l’exil parce qu’ils n’avaient pas de travail. » Il affirme n’avoir jamais cessé de vouloir rentrer, depuis tout gamin, lorsque les séjours dans l’île – du côté de Solenzara, berceau familial – lui faisaient découvrir grâce à des copains très engagés « les chants, la mémoire et l’âme de cette terre ».

Le déclic surviendra le 5 mai 1992.Il voit ce qu’il n’aurait « jamais voulu voir ». La ferveur et la liesse, « un peuple derrière une équipe ». Et puis plus rien. Le noir. Comme 3 500 personnes, il supporte encore les séquelles de la tribune effondrée de Furiani. « C’est là que j’ai vraiment pris ma décision. Quitte à mourir, autant mourir en Corse. »

« C’est le type le plus honnête, le plus rigoureux, le plus droit que je connaisse » résume un ancien socio de la tribune est de Furiani. » Et pour les défauts ? « Un idéaliste ». Au c?oeur d’une société corse rongée par le cynisme et alors que le militantisme natio guigne parfois vers la carambouille de droit commun ou l’utopie privée d’effets, AnTo FpcL projette ses convictions dans le banal d’un futur quotidien « où on se lèverait le matin avec le même soleil, les mêmes paysages, les mêmes bagnoles et peut-être les mêmes problèmes… » Mais où « on ne lirait plus Français sur nos cartes d’identité. »

Antoine Albertini

2007 septembre

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