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Dans une série de reportages et interviews, GARA analyse le conjoncture ouverte par l’incontestable victoire électorale du nationalisme corse. Elle est un mandat clair pour gouverner Corsica en défendant l’intérêt général et en accélérant le processus d’émancipation.

Quand Jean-Jacques Rousseau publia en 1792 son célèbre livre “le contrat social”, il y écrivit son pressentiment qu’un jour la Corse étonnerait l’Europe. Sa préoccupation pour obtenir la liberté et l’égalité des personnes sous un Etat constitué par un contrat social l’amena à observer et à s’inspirer de la Corse. Il écrivit que “il y a un pays en Europe capable de législation, l’île de Corse” et il donna témoignage “du courage et de la constance avec lesquels ce peuple courageux a su recouvrer et défendre sa liberté”.

Sans doute, la victoire des forces patriotiques corses lors des dernières élections territoriales a-t-il étonné beaucoup de personnes. Unies, perçues comme l’unique alternative au traditionnel système de clans qui a dominé la politique, ce qu’elles ont obtenu est historique, grandiose.

Cependant, la question corse va au-delà du demi-siècle passé. Sans aller plus loin, elle plonge ses racines et trouve sa source dans les révolutions du XVIIIe siècle menées par Pasquale Paoli qui établit en 1755 une nation souveraine institutionnalisée sur la base de l’efficacité populaire.

suite et sourceTalamoniSimeoniAssembleegouvenrementCorse17dec2015

Quand Jean-Jacques Rousseau publia en 1792 son célèbre livre “le contrat social”, il y écrivit son pressentiment qu’un jour la Corse étonnerait l’Europe. Sa préoccupation pour obtenir la liberté et l’égalité des personnes sous un Etat constitué par un contrat social l’amena à observer et à s’inspirer de la Corse. Ilécrivit que “il y a un pays en Europe capable de législation, l’île de Corse” et il donna témoignage “du courage et de la constance avec lesquels ce peuple courageux a su recouvrer et défendre sa liberté”.

Sans doute, la victoire des forces patriotiques corses lors des dernières élections territoriales a-t-il étonné beaucoup de personnes. Unies, perçues comme l’unique alternative au traditionnel système de clans qui a dominé la politique, ce qu’elles ont obtenu est historique, grandiose.

Cependant, la question corse va au-delà du demi-siècle passé. Sans aller plus loin, elle plonge ses racines et trouve sa source dans les révolutions du XVIIIe siècle menées par Pasquale Paoli qui établit en 1755 une nation souveraine institutionnalisée sur la base de l’efficacité populaire.

Paoli mena toute une communauté nationale vers la modernité et les libertés civiles. Paoli, le ‘capu generale’ qui expulsa les occupants gênois et proclama l’indépendance, “Babbu di a Patria” – le Père de la Corse à laquelle il donna une Constitution, une armée, un système judiciaire, un service social et une monnaie. Paoli, le législateur des Corses, un Grand de l’Illustration qui, non seulement attira l’attention de Rousseau mais inspira aussi de façon décisive la rédaction de la Constitution des Etats-Unis où beaucoup de villes portent son nom, en Indiana, au Colorado, en Pennsylvanie et au-delà.

Finalement, Pasquale Paoli, outre le héros national par excellence, est une icône du nationalisme, une source inépuisable à laquelle se sont toujours abreuvés tous les courants patriotiques, associant l’idée d’une nation corse avec le ‘Paolisme’, un idéal qui a servi de catalyseur de l’imaginaire collectif national

Le peuple corse est résistant et orgueilleux. Mais c’est aussi un peuple qui chante, avec plein de poètes, une langue qui se perd dans la nuit des temps enrichie par les différentes conquêtes, comme celles des Gênois, des Arabes ou des Aragonais. Corsica est un pays merveilleux, héritier d’une civilisation agro-sylvo-pastorale soudée à la terre, à l’eau et au cycle des saisons. Le colonialisme français conscient de cela, guidé par un jacobinisme centralisateur extrêmiste et la négation de l’identité corse, fit son modus operandi de la dépossession des terres. La terre est un thème sensible pour les Corses mais tout colonialisme, au-delà de l’appropriation matérielle, a toujours voulu prendre l’âme, la culture, les valeurs et l’idiome des colonisés. Qu’ils aient honte de parler leur langue millénaire, que s’impose la haine de soi au sein de la communauté subjuguée, un sentiment de refus de son identité en la considérant inférieure à celle des dominants. Mais comme le dit Edmondu Simeoni “je ne peux pas dire la même chose en langue corse qu’en français : les références, les images et les codes sont différents”.

La lutte des Corses contre la dépossession de leurs terres, contre la négation de leur identité nationale, eut son point d’inflexion-clé lors des événements de 1975 à Aleria. Un commando d’activistes commandé par Edmondu Simeoni, armé de fusils de chasse et à visage découvert, occupa la cave d’un colon pied-noir pour dénoncer la colonisation agricole et le droit à une existence collective en tant que peuple. La réponse de Paris fut brutale. Dans le style que la gendarmerie française emploierait plus tard contre les indépendantistes kanaks lors de la prise d’otages de la grotte d’Ouvéa où ils les massacreront, des milliers de gendarmes, par les airs, par la mer et par la terre, se lancèrent à l’assaut à Aleria. Bilan : deux agents tués (plus tard, on sut que ce fut par des “tirs amis”) et un militant gravement blessé. Simeoni se constitua prisonnier et fut envoyé sur le continent alors que la peine de mort n’était pas encore abolie, les affrontements se généralisèrent et l’état d’urgence fut imposé à Bastia. Aleria, symboliquement, inaugura un nouveau cycle de la révolte des Corses.

Quelques mois plus tard fut créé le Front de Libération Nationale Corse (FLNC) qui donna continuité au combat d’Aleria. Le combat, terriblement asymétrique, ne pouvait avoir lieu à visage découvert et, pour beaucoup de Corses, la clandestinité constitua l’unique façon de continuer.

L’action clandestine en général, avec plus de 11 000 attentats en quatre décennies, et particulièrement le FLNC qui fut la force qui relia l’organisation de la résistance politique et son fonctionnement comme armée de libération, dominèrent la politique des nationalistes jusqu’en 2010. Pendant cette période, les signes de cannibalisme entre les différentes factions clandestines n’ont pas manqué ; des luttes fratricides et sanglantes qui, outre le fait de coûter la vie à un grand nombre d’activistes, ont éclipsé tout autre type de discours et de propositions du nationalisme corse.

Anathèmes et faux stéréotypes

Etre un pays insulaire dans le concert des nations a un avantage indéniable : il n’y a pas à donner tant d’explications. C’est-à-dire, à la différence des Basques qui doivent expliquer un pays divisé entre deux Etats avec une partie de quatre territoires eux-mêmes divisés en deux communautés et une autre partie de trois territoires non reconnue comme tel, une île est très visible sur une carte, sa territorialité est évidente. Mais il a aussi ses désavantages. Tu dépends des routes maritimes, et si tu n’as pas le contrôle du transport ni continuité méditerranéenne, la situation se complique énormément.

Corsica, avec un peu plus de 300 000 habitants, a une base économique précaire. Une industrie touristique forte et diversifiée, un secteur primaire en grosse difficulté et presqu’aucune industrie de production. L’assistanat et une dépendance économique vis-à-vis de Paris délibérément entretenus par la métropole, pèsent beaucoup sur le développement de Corsica. Les salaires sont plus faibles mais sur le terrain, dans le parc automobile et dans les ports, les grosses cylindrées et le luxe sautent aux yeux. Cela donne des pistes sur l’existence d’une économie souterraine et un flux considérable d’argent clandestin.

Si l’existence du phénomène connu comme grand banditisme corse est indéniable, une criminalité organisée moins centralisée que la sicilienne qui, depuis l’époque de la décolonisation des territoires français que ce soit en Indochine avec l’opium ou avec les casinos de Françafrique (les pays africains colonisés par les Français), a généré beaucoup d’argent et une culture concrète. Elle s’étend de Marseille jusqu’aux Antilles et on peut même dire que la “French Connection” cinématographique fut une “Corsica Connection” à 80%. Outre les vagues de violence et de règlements de comptes qui dépassent le nombre de morts en Sicile, son poids dans l’économie est significatif et on ne peut l’ignorer. Ce phénomène a été rendu possible par l’existence par un puissant système de clans qui l’a nourri à son tour jusqu’à le rendre très présent dans la politique. Pour les nationalistes, rompre avec l’assistanat et le clanisme local est une priorité.

D’autre part, le “banditisme” a été exploité pour lancer des anathèmes et des préjugés contre les Corses. Récemment, le Premier ministre français a dit sur la télévision publique que ”les Corses portent la violence dans leur culture”. Gilles Simeoni, président du Conseil exécutif de Corsica, se demandait en montrant des signes de contrariété s’il oserait “dire la même chose de la communauté juive ou musulmane”.

Un autre stéréotype, amplifié récemment après les troubles qui suivirent l’agression avec cocktails Molotov des pompiers corses et l’incendie de lieux de prière musulmane dans lequel brûla un exemplaire du Coran, est celui “les Corses sont racistes”. Les mêmes qui disaient il y a peu “l’Arabe au pied du palmier, le Corse au pied du châtaignier” et voulaient clouer Arabes et Corses aux pieds des palmiers et des châtaigniers, généralisent leur dénonciation pour présenter la Corse comme un peuple xénophobe. Bien sûr qu’il y a des racistes, comme au Pays Basque et partout. Mais, comme le rappelle Gilles Simeoni, les Corses ont leurs codes propres et, quand ils s’unissent et se rassemblent, ils sont fortement solidaires et accueillants. Contrairement aux milliers de juifs de la métropole vendus par leurs voisins français et envoyés aux trains qui partaient de Drancy vers la mort industrielle à Auschwitz, pas un juif de Corse ne fut dénoncé ni remis aux nazis. L’omerta corse les protégea tous.

Convergence et maturité

politique

La victoire historique des nationalistes corses marque un point de non-retour vers l’ancien système de dépendance. La convergence des forces patriotiques, leur maturité, leur a permis de gagner une première bataille sur le terrain institutionnel. Paris devra se convaincre tôt ou tard que nier la réalité et s’arc-bouter sur des positions ineptes ne peut mener qu’à une douloureuse perte de temps. Les élus que le peuple corse a choisis, malgré les pressions et les peurs agitées par les serviteurs zélés du système étranger, sont appréciés et écoutés. Ils jouissent d’une légitimité démocratique qu’aucun préfet ou autre représentant de l’Etat français n’aura jamais.

Avec quelques nuances, tous nos interlocuteurs corses soulignent que “le jacobinisme est mort en Corse”. Des décennies de lutte contemporaine, sous des formes variées, ont créé des conditions qu’ils considèrent “historiques”. La route est ouverte. Il reste à prendre la ligne droite, a strada diritta, vers l’inévitable émancipation du peuple corse.

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