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Nous étions trente mille, mais impossible de se rencontrer tous dans cette foule compacte et rangée dans les gradins du stade. Tout juste ressent-on qu’elle nous est familière, au hasard des connaissances multiples que l’on y croise puis que l’on perd de vue aussitôt tant elle est dense.

En fait, ce moment magique de la finale, qui commence trois bonnes heures avant que le coup d’envoi ne soit donné, on le partage avant tout avec nos voisins de travée, qui, ce soir là, ont de 4 à 81 ans. Il y a des jeunes, genre supporters « ultras », des supporters assidus qui ne ratent jamais un match et des supporters plus occasionnels qui, pour cette finale exceptionnelle, se sentaient obligés d’y être, comme ces deux familles dont les enfants, de quatre à dix ans, ont profité du voyage pour « faire » aussi Disney avant de venir au stade. Et, manifestement, ils préféraient être au stade qu’au paradis de Mickey !

Au total des milliers de travées de cet acabit se sont ajoutées pour composer une foule compacte et homogène, trente mille Corses qui, comme leurs prédécesseurs des années de la Coupe d’Europe il y a 35 ans, sont venus au stade pour pouvoir dire à leur tour, dans trente ans, j’en étais ! J’étais de cette foule qui a donné aux côtés de son club l’éclatante preuve de l’existence du peuple corse, et qui, en agitant ses drapeaux, a vibré ensemble pour la Corse. « Tutti inseme ! » a scandé le public, slogan d’un peuple qui partage le même « vivre ensemble », qui se reconnaît dans des symboles partagés, et qui veut faire la preuve de son élan collectif.

SCBturchinisupporterBastiaMonaco

Nos valeureux joueurs ont perdu quatre à zéro contre le Qatar Saint Germain, sa cohorte de grands joueurs de classe internationale, et son douzième homme déguisé en arbitre. Mais peu importe, car ils ont fait honneur à cette foule venu les soutenir, en gardant la tête haute sur le terrain, et en venant défier un protocole manipulé par la bien-pensance du foot officiel et de son président honni, le triste sieur Frédéric Thiriez, qui, en refusant de tendre la main aux joueurs corses, a fini de se discréditer. « Pas de match le 5 mai », porté comme une revendication sur les tee-shirts passés en fin de match par dessus les maillots a été une prolongation magnifique pour perturber un peu plus la soirée de ceux que cet attachement à la mémoire des victimes du drame de Furiani insupporte. Leur rationalité économique et financière refuse d’entendre les voix de l’émotion. Mais que deviendra le football si l’émotion s’en allait des stades à tout jamais ? Un cirque sponsorisé pour un public fictif et sans passion. Un peu comme le sont devenus le tennis ou le golf.

C’est d’ailleurs le chemin pris par ce club parisien depuis qu’il est devenu un simple investissement financier pour une puissance économique de « nouveaux riches » en mal de reconnaissance internationale. Notre déambulation dans les rues de Paris, ou dans le métro, drapeaux brandis et écharpes au vent, a été une incessante démonstration de la non-adhésion de la rue parisienne au foot-fric : des jeunes « issus de l’immigration », des retraités dans le métro, un chauffeur de taxi nous saluant depuis sa voiture, une dame bien loin du football mais réceptive au éclats de notre fête, tous ont marqué leur distance avec ce club, contre ce « Qatar qui achète tout » et qui ne les représente pas.

Ce Qatar Saint Germain ne sera jamais un grand club. Il recrutera de grands joueurs, mais les grands clubs ont ceci en plus qu’ils ont aussi un public populaire, et que chaque match, surtout les plus importants, sont vécus comme une communion par ce public. Barcelone a un public populaire ; tous les grands clubs anglais, Manchester, Arsenal, Liverpool, ont de fabuleux publics comme en Italie où les tifos sont les plus beaux d’Europe. Jamais le Qatar Saint Germain se pourra se hisser à ce niveau !

FrancoisAlfonsiEn fait le vrai match de ce samedi 11 avril 2015 au Stade de France était le match entre le football populaire et le football des milliards du sponsoring et de l’affairisme. Et ce match là, le Sporting Club de Bastia l’a remporté haut la main, grâce à son entraineur aux accents bouleversants de sincérité, grâce à ses joueurs qui, Corses et non-Corses, ont fait leur l’âme du club, et grâce à son public qui a élevé le football corse à un niveau d’enthousiasme sans lequel toute compétition est sans intérêt.

Gagner la Coupe aurait été la cerise sur le gâteau. Ce sera pour la prochaine fois.

Forza Bastia ! Forza a Corsica !

François Alfonsi

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