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L’ancien Premier ministre socialiste Michel Rocard, décédé samedi 2 juillet 2016, a été incinéré à Paris et ses cendres ont été ultérieurement inhumées en Corse, à Monticello, près de l’Ile-Rousse, d’où est originaire sa dernière épouse.

Sur l’île mais pas que, la mort de l’ancien chef du gouvernement a suscité de l’émotion, la classe politique saluant la mémoire d’un homme d’État ayant eu des relations privilégiées avec la Corse. Parmi les messages postés sur Tweeter par les représentants nationalistes, Gilles Simeoni, président du Conseil exécutif de Corse, a salué la mémoire d’un « humaniste » et « d’un ami sincère de la Corse et de son peuple ».  Premier ministre français entre 1988 et 1991, pendant la présidence de François Miterrand, Michel Rocard s’est éteint samedi 2 juillet, à l’âge de 85 ans. Il faisait partie des signataires de la Déclaration Paris pour la Paix au Pays Basque (2015), mais surtout, il avait été l’artisan des Accords de Matignon (1988). Il avait alors réussi à mettre autour de la table le gouvernement et les représentants des indépendantistes Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur. Entre tous, ils avaient permis aux Kanakes d’ouvrir un processus de résolution du conflit. Au bout, une consultation sur l’indépendance de leur territoire les attendait. Cette expérience lui avait valu sa participation à la conférence organisée par Abertzaleen Batasuna en 2007, sur « L’art de la paix », à Saint-Jean-de-Luz. Le député européen Gérard Onesta et le professeur Jean-Pierre Massias y avaient également pris part.

LDH CORSICA : « Corse : Jacobins, ne tuez pas la paix », tel était le titre d’une tribune courageuse de Michel Rocard parue au lendemain de l’assassinat du Préfet Claude Erignac. Et de préciser « il serait dommage et dangereux qu’une frilosité républicaine bornée l’empêche d’établir entre la France et la Corse de nouvelles relations fondées sur la confiance réciproque ». Mettre en action aujourd’hui ce conseil de Michel Rocard, n’est-ce pas l’hommage qu’il revient de lui rendre, pour la Corse et la République, en construisant la paix.

Gilles Simeoni : Michel Rocard est mort. Nous le pleurons. Il fut un humaniste convaincu, un homme d’État, et un ami sincère de la Corse et de son peuple.
Paul giacobbi : Michel Rocard était toujours en avance sur son temps, mélange détonnant d’originalité et de réalisme, de générosité et de rigueur.
Jean Guy Talamoni : Michel Rocard: un homme courageux, visionnaire et qui aimait la Corse. Pensées amicales à Sylvie, son épouse, et à tous les siens.

Dans un communiqué Le Mouvement Corse Démocrate rappelle que Michel Rocard était un « militant, un réformateur, un vrai progressiste qui avait à coeur de faire avancer les valeurs de la république. »

Dans un communiqué A Ghjuventù Indipendentista tene à salutà a mimoria di unu di l’omi pulitichi francesi chi avianu capitu a Corsica è i Corsi, l’anzianu Primu Ministru Sucialistu Michel Rocard. Per via d’un discorsu d’avant’à a sò Assemblea Naziunale, avia ricunnisciutu a culunisazione di a Corsica da a Francia, è messu in piazza una pulitica d’appertura, ch’ellu sustenia sempre ancu qualchi mesi fà, à l’Assemblea di Corsica. Si ne andatu oghje à l’età di 85 anni. Ch’ellu sia un esempiu per u guvernu francese attuale è per quelli à vene.


Dans ce texte écrit deux ans avant sa mort, l’ancien Premier ministre, qui n’a «pas une goutte de sang corse» explique pourquoi il voulait reposer à Monticello. Lues par son fils aîné lors de la cérémonie au temple de l’Etoile, ces lignes nous ont été transmises par un ami de la famille.

Le temps viendra bientôt, pour moi, comme pour tous, de quitter la compagnie des vivants. Enfant de la guerre, préservé presque par hasard des souffrances les plus atroces qu’elle a pu engendrer, j’en ai côtoyé le risque d’assez près pour avoir ensuite voulu découvrir, observer, savoir, analyser, comprendre, visiter aussi les lieux d’horreur d’Alsace, d’Allemagne, de Pologne, plus tard d’Algérie ou du Rwanda. Toute mon adolescence, j’ai rêvé que ma trace soit porteuse de paix. Je ne pense pas avoir manqué à ce vœu. Certains le savent encore en Algérie, tous en Nouvelle-Calédonie, je fus un combattant de la paix. N’était la violence des hommes, la nature étant si belle, la vie aurait toutes ses chances d’être merveilleuse si nous savions y créer l’harmonie. Ce fut l’effort de mon parcours.

Reste un rêve un peu fou, encore un : que ma dernière décision, l’ultime signal, le choix du lieu où reposer, soit pour tous ceux qui m’ont aimé, ou même seulement respecté, une évidente, une vigoureuse confirmation. Après tout, le déroulement de la vie elle-même a son rôle à jouer dans ce choix final.

Sylvie, ma dernière épouse, m’a fait, le temps de ce qui nous restait de jeunesse, redécouvrir l’amour, puis surtout rencontrer sérénité, tranquillité, confiance, le bonheur tout simplement.

A son père adoptif corse, elle doit le sauvetage de son statut social, mais pas l’affection. Elle lui doit pourtant un lieu, celui de ses joies d’enfant, de ses premières et longues amitiés, de l’exubérance de la nature, de sa beauté et de ses odeurs, au fond le lieu de son seul vrai enracinement. C’est un village, Monticello en Balagne.

Je n’ai pas une goutte de sang corse, et n’avais jamais mis les pieds sur l’île avant 1968. Le mois de mai de cette année-là avait échauffé les esprits. Je ressentis puissamment le besoin de rassembler pour une bonne semaine, la quarantaine la plus active d’étudiants et de cadres du PSU. La mutuelle étudiante rendit cela possible en Corse. «De la violence en politique et dans l’histoire, pourquoi ? Jusqu’où ?». Tous les jours exposés, découvertes de textes, réflexions, discussions… Tous les soirs et le dimanche, pour moi, découverte de cette merveille du monde, la Corse, qu’habitaient deux bonnes centaines de militants PSU… Paysans, historiens, chercheurs, animateurs du nationalisme non violent prirent à cœur d’être mes instructeurs. Je découvris la violence de l’histoire corse, ne l’oubliai plus, j’appris surtout à la connaître et à la respecter. J’en parlai beaucoup, j’écrivis même.

Mais je m’occupais d’autre chose, longtemps d’Europe notamment sur la fin. Vint cette situation bizarre où la régionalisation des élections européennes, combinée avec les manœuvres internes au PS firent de moi la «tête de liste» socialiste pour les élections européennes de 2004 en Corse… J’avais sur ma propre tête 22 campagnes électorales de toutes dimensions de la France entière à ma commune. La Corse m’honora de 28 %. C’est le record absolu de toute ma vie sur trente-cinq ans. C’est aussi le record régional du PS à ces élections-là. C’est enfin le record historique de la gauche sur l’île. Et puis Monticello : 37,2 % tout de même. L’occasion ne m’avait jamais été donnée de remercier. Ce sera fait. A Monticello, le cimetière est plein. Ne restait dans la partie haute, au-delà des caveaux, qu’une microparcelle trop petite pour une tombe, suffisante pour deux urnes, au ras de la falaise. Arbres et tombeaux, tout est derrière nous. L’un des plus beaux paysages du monde. Et puis bien sûr, qui dit cimetière dit réconciliation… Le grand Pierre Soulages s’est chargé de pourvoir à ce que les objets à placer là, une urne puis deux, un support, une plaque puis deux, magnifient la beauté du lieu plutôt que de la déparer.

A l’occasion, venez nous voir, me voir : il faut garder les liens. Peut-être entendrez-vous les grillons, sans doute écouterez-vous le silence… A coup sûr la majesté et la beauté de l’endroit vous saisiront. Quel autre message laisser que de vous y convier ?


Le FLNC UC (réunion de 4 mouvements clandestins) du 23 décembre 1999 avait lancé une trêve pour permettre au gouvernement JOSPIN de mettre en place les accords de Matignon. Michel Rocard, fin août 2000, avait fait une déclaration dans le Monde au sujet de la Corse dont voici le texte dans son intégralité. Il était aussi intervenue à l’Assemblée Nationale en 1989 pour expliquer la situation politique en Corse (ci dessus)


En 2015,

A l’initiative de Corsica Libera et de son think tank « Alba nova ». Une réunion intéressante s’est tenue à l’Assemblée de Corse le samedi 13 juin 2015. L’objectif était de contribuer à la recherche d’une solution politique définitive pour la Corse et aussi de faire pression sur l’Etat pour qu’il accepte le dialogue, seul garant d’une paix durable et du respect des intérêts légitimes des parties.

Le Président de l’Exécutif corse était présent ainsi que le Président de l’Assemblée de Corse et des conseillers dont JC Orsucci, Jean Biancucci, Jean-Chritophe Angelini etc…. Les invités étaient de grande qualité : Michel Rocard, ancien Premier Ministre, Roberto Louvin, Jean-Luc Benhamias et Françine Demichel.

Le débat était animé par Jean-Guy Talamoni et Petru Anto Tomasi. Michel Rocard a parlé, selon « Corsica Informazione » de la France, de l’Europe, de la relation entre l’Etat Français et les régions ainsi que des nations sans Etat et de la décentralisation. Tous les intervenants ont convenu que l’arrêt de la violence clandestine par le FLNC était un signe important, à prendre en compte et qu’il était absolument indispensable de nouer un dialogue constructif entre Paris et la Corse.

MrRocard-Simeoni2015Pour ma part, et en dehors du processus initié par Corsica Libera, j’ai rencontré Michel Rocard -le samedi 13 juin 2015-que je connais depuis 1967 et avec lequel j’ai toujours entretenu de bons rapports. Nous avons eu une longue séance de travail et d’échanges. Comme d’habitude, nous avons eu de solides convergences sur l’avenir de la Corse, du peuple corse, de la situation économique française et européenne. Nous partageons la certitude que l’heure est venue de trouver une solution juste et pérenne entre l’île et le continent français.

Il est impossible d’oublier que la victoire de François Mitterand en 1981 avait ouvert pour la Corse une page nouvelle notamment, avec le Statut Particulier de l’île, la dissolution de la Cour de Sûreté de l’Etat, l’amnistie des prisonniers politiques, la libéralisation de l’information….Michel Rocard occupe avec Pierre Joxe à un niveau moindre, une place particulière dans le cœur des corses car nul n’a oublié son intervention à l’Assemblée Nationale le 29 juin 1988 lorsqu’il était Premier Ministre ou encore sa prise de position forte, dans le journal Le Monde sous le titre « Jacobins ne tuez pas la paix » en date du 31 août 2000. Qui pourrait oublier que Rocard et Joxe avaient proposé la reconnaissance du peuple corse à travers « le peuple corse composante du peuple français », malheureusement rejeté par le Conseil Constitutionnel?

Edmond Simeoni


Michel Rocard « la France a acheté les droits de… par antofpcl

« C’est une affaire entendue, les Français en ont assez des problèmes corses. Cela ne veut pas dire qu’ils en aient assez des Corses eux-mêmes, mais on commence à gommer un peu trop la différence. C’est aussi une affaire entendue : la justice doit être sans faiblesse, comme la police. Les assassins doivent être arrêtés et punis, et l’Etat fut trop faible. Cela étant dit, je suis sidéré et, maintenant, très alarmé par beaucoup de commentaires sur ce sujet. Ils sont souvent dangereux, car ils sont de nature xénophobe. Ceux qui le nient vont créer le peuple corse par rejet.

Comment peut-on s’imaginer qu’il suffirait d’un projet d’accord pour ramener dans le droit chemin les quelques dizaines de tueurs, dont beaucoup de mafieux, qui, pour maintenir leur ligne de violence démente, sont de plus en plus obligés de se couper des troncs principaux du  » nationalisme  » corse ? Ce dont il s’agit dans ce processus n’est, hélas, pas d’arrêter par un seul acte toute violence, ce n’est à la portée de personne. C’est seulement, mais c’est essentiel, et cela s’appellera un jour la paix, d’en tarir le recrutement. Il ne faut plus que les adolescents et les jeunes adultes corses, dans leur recherche de dignité, découvrent l’histoire de leur région comme celle d’une oppression.

Je n’ai pas une goutte de sang corse mais je n’aime pas que l’on me raconte des histoires, fût-ce au nom de mon pays. Je suis, amis jacobins, aussi fier que vous, sinon davantage car, député européen, j’évalue mieux la force comme les différences par rapport à nos concitoyens d`Europe ou du monde, des principes qui ont fait la République française et qui scellent son unité. Mais les principes fondamentaux de la République française se veulent libérateurs, et non oppressifs.

Le droit à la résistance à l’oppression est même un des droits fondamentaux de l’homme et du citoyen. Car il y a eu oppression, et il en reste de fortes traces. Je suis pour l’application des principes, mais pas au prix de l’oubli total du passé.

Il y a une révolte corse. On ne peut espérer la traiter sans la comprendre. Il faudrait tout de même se rappeler :

– que lorsque Louis XV acheta les droits de suzeraineté sur la Corse à la République de Gênes, il fallut une guerre pour prendre possession de notre nouveau domaine. La France y perdit plus d’hommes que pendant la guerre d’Algérie.
– que la Corse est restée « gouvernement militaire » jusque tard dans le XIXe siècle, avec tout ce que cela implique en termes de légalité républicaine.

– que, pendant la guerre de 1914-1918, on a mobilisé en Corse, ce qu’on n’a jamais osé faire sur le continent, jusqu’aux pères de six enfants.

– que, de ce fait, encore en 1919, il n’y avait pratiquement en Corse presque plus d’hommes valides pour reprendre les exploitations agricoles. Les tout jeunes n’ont pas eu le temps de recevoir la transmission des savoir-faire. C’est ainsi qu’ils sont devenus postiers et douaniers.

– que c’est donc à ce moment que la Corse devient une économie assistée, ce qu’elle n’était pas auparavant. L’apparition de la « paresse corse » dans les blagues, les chansons et le folklore datent de là. On n’en trouve pas trace avant.

– que, d’autre part, le droit successoral traditionnel corse était fort différent du code civil. C’est ainsi que les « métropolitanisés », si j’ose dire, Corses ou non-Corses, se sont injustement appropriés, bien des terres ancestrales. C’est aussi la raison principale pour laquelle beaucoup d’agriculteurs corses traditionnels n’ont pas de titres de propriété leur permettant d’obtenir du crédit.

– que, de la même façon, le code civil ne prévoit pas, et interdit même, la propriété collective. Or tout l’élevage corse, et notamment celui des porcs – la charcuterie corse est justement célèbre -, se faisait sur terres de pacage collectives.

– que la tuerie d’Aléria, les 21 et 22 août 1975, a été ressentie comme la fin de tout espoir d’une amélioration consécutive à des discussions avec le gouvernement de la République et a donné le signal du recours à la violence, parce que tous les Corses, je crois sans exception, ont très bien compris que jamais une riposte pareille à une occupation de ferme n’aurait pu avoir lieu dans l’Hexagone.

– que, d’ailleurs, treize ans auparavant, la Corse avait reçu du gouvernement français un autre signal dangereux. Suite à des incidents survenus, déjà, à la fin des années 50, le gouvernement créa la Société de mise en valeur de la Corse, Somivac. Elle avait charge de racheter des terres disponibles, en déshérence ou non, de les remembrer, d’y tracer voies et chemins, d’y amener l’irrigation dans certains cas, puis de les revendre à des paysans corses. Les quatre cents premiers lots furent prêts à la vente au tout début 1962. De Paris vint l’ordre d’en réserver 90 % pour les pieds-noirs rentrant d’Algérie. 90 %, pas 15 % ou même 50 % ! Ce pourcentage est une incitation à la guerre civile.

– que l’on fit, en 1984, une découverte étrange. Le président Giscard d’Estaing, vers 1976 ou 1977, avait pris la sage décision d’assurer à la Corse la « continuité territoriale », c’est-à-dire la prise en charge par l’Etat de tout surcoût de transport lié à son insularité. Sept ou huit ans après – est-ce stupidité, manque de courage ou concussion ? -, l’administration avait assuré la continuité territoriale pour les transports de personnes et pour les transports de marchandises de l’Hexagone vers la Corse, mais pas dans le sens inverse ! Les oranges corses continuaient d’arriver à Marseille avec des frais de transport plus élevés que celles qui venaient d’Israël. Pour les vins et la charcuterie, ce fut la mort économique.

– et qu’enfin la Corse, comme la Martinique et la Guadeloupe, a subi pendant bien des décennies un monopole de pavillon maritime imposé par l’Etat, avec les conséquences asphyxiantes que l’on devine.

Certains ont voulu résumer tout cet ensemble de faits économiques par le concept de colonialisme. Le débat sémantique est sans intérêt, car il est sans conclusion. L’imbrication profonde de la population corse dans la population française et le très grand nombre de Corses qui ont magnifiquement servi la France comme hauts fonctionnaires, officiers ou ministres, dénie un tel concept. Il suffit de savoir qu’une oppression particulière a gravement affaibli l’économie corse. Lorsque l’Histoire a un tel visage, il faut soit beaucoup d’inconscience, soit beaucoup d’indécence pour dire seulement aux Corses : « Assez erré maintenant. Soyez calmes et respectez les lois de la République. Vous bénéficierez alors pleinement de leur générosité. » De cette application uniforme et loyale, les Corses n’ont guère vu trace dans leur longue histoire.

Certes, il y a la part corse dans ce gâchis. Elle n’est pas mince : violence, clanisme, corruption. Naturellement, il faut sanctionner, et on ne l’a pas assez fait. Mais il faut tout autant comprendre comment le système se pérennise. Ici, l’histoire débouche sur la sociologie. C’est une évidence mondiale que toute société autosuffisante est beaucoup plus résistante à la corruption que toute société assistée. Or la Corse l’est, largement par le fait de la France, depuis bien des décennies. Il n’est dès lors pas surprenant que cette puissante institution méditerranéenne, la grande famille, la gens, soit devenue Mieux vaut une différence reconnue qu’une fausse uniformité oppressive l’instrument presque exclusif de la solidarité et de la défense collective. Tout commence bien sûr par la terre. En l’absence d’une véritable justice foncière, c’est la violence qui est devenue l’instrument de défense des droits personnels, et la loi du silence, l’omerta, la traduction inévitable de la solidarité familiale devenue clanique. On est vite passé de la terre à l’ensemble des activités sociales. De plus, là comme ailleurs en France, l’Etat distribue des subventions, puisque chez nous, au lieu d’être pour l’essentiel utilisés sur place comme dans les Etats fédéraux, les produits de notre fiscalité remontent au centre avant d’en retomber pour attester la générosité de la République. Dans un univers culturel où la légalité et l’équité étaient aussi peu apparentes, il n’est guère surprenant que les clans se soient organisés, violence et loi du silence comprises, pour contrôler à tout prix les processus électoraux et les flux financiers qu’ils induisent.

Voilà le gâchis dont il faut maintenant sortir. Les trois quarts des Corses, qui n’en peuvent plus de la violence, s’appuient désespérément sur l’Etat central malgré sa longue impéritie. Un dernier quart, qui s’est décrit comme autonomiste il n’y a pas si longtemps – comme nationaliste aujourd’hui -, n’a pas renoncé à voir enfin traitées correctement les lourdes spécificités de la situation corse.

Ils sont prêts à chercher des solutions négociées et le disent, comme à renoncer à la violence.

De ce fait, quelques centaines de desperados les ont quittés pour sombrer dans la violence pure. Ils n’obéissent plus à leur commandement. Comment en vouloir aux représentants élus de ces mouvements ? C’est au contraire leur honneur, et la garantie de sérieux de leur choix. »

Comment traiter alors cette nécessité pour la Corse de prendre une part plus grande à la maîtrise de ses affaires pour les conduire en fonction de ses caractéristiques propres ? Le fait que l’on ait pu évoquer et citer dans le projet gouvernemental des  » attributions législatives  » a suffi à mettre le feu aux poudres. Trois questions se posent à cet égard.

La première : a-t-on vraiment lu le texte ? Le projet dispose que (c’est moi qui souligne) :  » Le Parlement pourrait ainsi autoriser l’Assemblée territoriale de Corse à adapter, par ses délibérations dans certains domaines précisément déterminés et dans le respect des principes qu’il aura fixés, des dispositions législatives déjà en vigueur ou en cours d’examen. Les délibérations adoptées par l’Assemblée de Corse dans ces conditions seraient, sous réserve de l’exercice des voies de recours devant la juridiction administrative, exécutoires. De valeur réglementaire, elles…  » Que voilà un  » législatif corse  » sérieusement encadré par le législatif national ! Et craint-on vraiment que le Conseil d’Etat ou les tribunaux administratifs ne laissent se faire le démantèlement de l’Etat ? Si au final la substance de ces nouvelles attributions était plus franchement législative, c’est alors la compétence du Conseil constitutionnel qui serait de droit, autre garantie solide. De quoi a-t-on peur ?

Deuxième question : a-t-on vraiment lu la Constitution elle-même ? C’est notre loi fondamentale dans sa sagesse, et notamment par son article 34, qui entérine le problème et traite l’existence d’une vaste zone grise entre la majesté et la généralité de la loi, et les contingences du règlement. Je le sais d’expérience : pour un gouvernant qui souhaite faire prendre une mesure importante, le choix entre la loi et le décret est rarement évident. Il existe même dans la Constitution (article 37) une procédure qui permet au Conseil constitutionnel de dénoncer le caractère législatif de tel texte ou de telle matière pour renvoyer l’un ou l’autre au règlement. Pourquoi ne l’appliquerait-on pas aux affaires corses, à quelques grandes exceptions de principe près ? Les arguments de procédure constitutionnelle ne tiennent guère. Le seul argument constitutionnel de poids, c’est notre dévotion à l’uniformité. Mais là, c’est l’Histoire qui parle, plus que le droit. Mon choix est fait : mieux vaut une différence reconnue qu’une fausse uniformité oppressive.

Reste alors la troisième question. Si vraiment l’on croit, comme l’affectent nos jacobins, et comme je le crois moi-même, aux vertus exclusives de l’action politique et de la démocratie pour assurer à la Corse un avenir de calme et d’expansion, alors pourquoi vouloir en exclure les Corses eux-mêmes ? Le pari qui s’esquisse consiste à penser que les Corses fiers de l’être et qui revendiquent leur identité, une fois devenus plus nettement responsables, sauront traiter des difficultés d’existence de cette identité mieux qu’il n’a été fait par le passé. Refuser ce pari, c’est refuser la démocratie dans son principe. Refuser de donner une large autonomie à l’Assemblée de Corse c’est d’abord faire le calcul surprenant que les nationalistes pourraient y être bientôt majoritaires, ce que tout dément, mais surtout afficher clairement que l’on se méfie d’eux, que l’on ne croit ni à l’apprentissage de la responsabilité ni aux vertus des réconciliations négociées.

Lionel Jospin a eu un grand courage dans cette affaire. Il serait dommage et dangereux qu’une frilosité républicaine bornée l’empêche d’établir entre la France et la Corse de nouvelles relations fondées sur la confianace réciproque. La République en sortirait à coup sûr renforcée, alors que la persistance de la crise l’affaiblit gravement.

Michel Rocard, ancien premier ministre et député européen
Le Monde, jeudi 31 Août 2000

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