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On ne peut prétendre qu’il soit urgent de s’attaquer à la fracture sociale, pour la réduire, et ignorer la réalité économique, la diversité sociale et culturelle, l’histoire du territoire sur lequel elle se développe. La place accordée aux langues dans la société est un enjeu essentiel de cette réflexion et de l’action qui en découle. Une double dimension apparaît, touchant à la sphère publique et à l’individu, lui-même au cœur de celle-ci, en tant que citoyen. La langue, instrument de communication avec les autres est en même temps, dans une certaine mesure, le révélateur de son identité souvent complexe. Ce paradoxe souligne le caractère aberrant de la logique marchande qui pousse à la standardisation linguistique et culturelle quand la prise en compte de la diversité est constitutive de richesse intellectuelle, collective et personnelle. D’où l’affirmation : « langues communes oui langue unique non », tant le plurilinguisme est un avantage pour l’épanouissement de l’individu. Par contre, le sentiment de perte d’appartenance sociale et la frustration de ceux qui n’ont pas accès à la formation, à l’information et aux échanges, se conjuguent et trouvent dans la politique gouvernementale actuelle, politique de division et de stigmatisation de communautés entières, un exutoire dangereux proche des thématiques Vichyssoises. La précarité, l’isolement individuel conduisent au rejet et au repli face à un système qui broie les hommes, leur statut social, leurs origines. Le passé et les valeurs « ancestrales » deviennent, parfois à tort, de nouvelles références pour des rapports sociaux, dans certains cas non laïcs, fondés sur une conception ethnique voire communautariste. Aujourd’hui le bilinguisme doit s’inscrire dans un projet sociétal dont la caractéristique essentielle serait l’ouverture face à ces risques terribles. Par cette affirmation, d’un bilinguisme assumé et respectueux de notre diversité comme de notre histoire, il s’agit de poser dans la sérénité les conditions d’un débat fécond pour préserver et promouvoir la langue corse sans pour autant diviser celles et ceux qui ont choisi de vivre en Corse quelle que soit leur origine.

Nous pensons particulièrement aux travailleurs et au respect des règles qui, pour limiter les risques de discrimination dans l’emploi et le déroulement de carrière, sont établies avec le code du travail, le statut de la fonction publique, les statuts des agents des entreprises nationales, les conventions collectives. En conséquence, nous rejetons l’idée de la sélection à l’embauche par la maîtrise de la langue pour « corsiser » l’emploi. Dans le prolongement de la proposition de loi 2321 des députés communistes déposée en 1984, nous nous sommes appuyés sur les travaux de notre compatriote, sociolinguiste mondialement reconnu, Jean Baptiste Marcellesi, pour proposer en 1985, la co-officialité et sauver le corse en préservant le bilinguisme franco corse. La brochure, publiée à l’appui de cette proposition, était intitulée « Pour une politique démocratique de la langue » précisément parce que depuis l’édit de Viller Cotterets les langues de France ont peu à peu été occultées par une politique d’uniformisation au bénéfice du français. Ainsi valorisé, l’identique est devenu facteur de dépossessions à plus forte raison quand la volonté politique signifie : « même langue et mêmes façons de penser » sur fonds de rentabilité et de productivité capitalistes. De fait la langue minorée est aussi celle du peuple. La République une et indivisible, l’unité de la Nation ont souvent été les arguments développés pour justifier une politique fondée avant tout sur des enjeux économiques et des données démographiques. Or, dans les deux cas, nous voyons que les exigences capitalistes d’un monde sans entrave pour la spéculation financière menacent des Etats entier non la diversité linguistique. La société française est transformée pour l’adapter à ces règles de la mondialisation capitaliste imposées à l’homme, au mépris de son propre avenir et de son environnement, en vantant les mérites d’un individualisme forcené pour mieux détruire les principes de solidarité donc du vivre mieux ensemble. Il est significatif d’entendre à l’Assemblée Nationale le ministre Besson clore la discussion ouverte en 2008 avec la réforme de la constitution, sur la question de langues régionales par un refus de mettre à l’ordre du jour l’adoption d’une loi offrant un cadre juridique plus complet et fiable que la loi Deixonne de 1951. On se souvient également du refus de Jacques Chirac de ratifier la Charte des langues régionales, pourtant signée par la France en 1999, au motif que le Conseil constitutionnel jugeait plusieurs clauses contraires à la Constitution. Sur le plan des principes, le Conseil a estimé que la Charte conférait des droits spécifiques et « imprescriptibles » à des « groupes » de locuteurs, à l’intérieur de « territoires », ce qui portait atteinte aux principes constitutionnels d’indivisibilité de la République, d’égalité devant la loi et d’unicité du peuple français. Dire qu’un peuple existe parce que sa langue existe est aussi faux que d’affirmer le contraire. Devant l’Assemblée de Corse Paul Bungelmi insistait en 1983 sur la nécessité de « prendre en compte le fonds commun à l’identité corse et la diversité et surtout admettre le caractère évolutif de l’homme en qui le nouveau et la tradition se mélangent dans un mouvement qui fait que l’identité culturelle se crée toujours au présent. » La France, précisément parce qu’elle est celle des Lumières, se doit à la fois de préserver son exception culturelle et en ce sens de consacrer les moyens, humains techniques et financiers, nécessaires à une réelle promotion des langues et cultures régionales. Pour cela il faut stopper la politique de suppression massive de postes dans l’Education Nationale. Il faut également, engager la modification de la Constitution et l’adoption d’une loi indispensable pour donner aux langues de France un statut et aux cultures régionales un cadre permettant à long terme une véritable promotion et un plein épanouissement. Enfin, il faut évaluer ce que leur revitalisation peut apporter aux rapports sociaux et à l’essor culturel du pays et définir au mieux l’engagement de l’Etat. À défaut, leur avenir resterait incertain et à terme la part du patrimoine national qu’elles constituent serait définitivement perdue. Définie dans un cadre national de responsabilité publique, cette politique serait d’autant plus efficace qu’elle afficherait une ambition décentralisatrice forte donnant aux régions la capacité d’adapter les objectifs communs aux particularités de chacune d’elle. L’enjeu, c’est effectivement, à nos yeux, de fonder, dans la reconnaissance et la connaissance de l’autre, une société généreuse, solidaire conjuguant la citoyenneté, l’épanouissement de la personne et la dignité humaine. Force est de reconnaître que nous en sommes pas là. La politique gouvernementale y est pour beaucoup. Michel Stefani

En date du 11 août 2011

Par U Rossu dans IDEES

 

 

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