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A l’occasion de la sortie de son nouveau livre, « Corse : entre néo-clanisme et mafia », nous avons interrogé le leader nationaliste sur l’histoire et le développement actuel du banditisme insulaire. Selon lui, la Corse pourrait devenir, d’ici quelques années, « une terre mafieuse ».

– Corsica : Comment expliquer la persistance des comportements claniques en Corse ?

– Pierre Poggioli : Nous avons à faire à une société méditerranéenne avec un clanisme qui, au départ, s’est organisé à partir des villages et où il s’agissait de s’entraider, notamment pour se défendre contre les invasions. Ensuite, après Ponte Novu, l’occupant français, en soutenant certaines familles de notables, a commencé à jouer sur les divisions en installant une sorte de parti français. Il y a eu, dans le domaine économique, l’instauration des lois douanières, qui a été de pair avec l’imposition de la langue, la première école étant créée sous le règne de Napoléon III. Tout cela jusqu’à la guerre de 14, les clans ayant eu accès, entre temps, aux mairies, afin d’exercer leur pouvoir en déployant le cientélisme. Et, au-delà des partis de droite ou de gauche, qui n’étaient pour eux que des étiquettes, il y a eu des alliances, des désalliances. Le tout culminant avec l’arrivée d’Emmanuel Arène, un chef de clan qu’on a fini par appeler « le roi Emmanuel » tant il avait pris en main tous les rouages de la Corse, le tout avec la bénédiction de Paris à qui il servait de relais. Ensuite, la Corse a été divisée entre deux clans : Gavini (à droite) et Landry puis Pietri (à gauche) qui ont régné alternativement pendant des années, relayés ensuite par les Rocca-Serra et les Giacobbi. Avant qu’émerge une sorte de « néo-clanisme » qui perdure aujourd’hui.

– Corsica : Comment le banditisme a-t-il accompagné cette évolution politique ?

– Pierre Poggioli : Il existait, notamment dans les régions rurales, une grande proximité entre les clans et le banditisme. Une proximité qui a perduré après la grande rafle de 1931 qui a éradiqué le banditisme dit « d ‘honneur », lequel comptait bon nombre de racketteurs qui faisaient pression sur la population tout en étant parfois liés avec les clans en place. Après la guerre de 39/45, le banditisme traditionnel ayant disparu, les « voyous » corses, comme une grande partie de la population, se sont expatriés, sur le continent, mais aussi dans les colonies, en Asie ou en Afrique, où ils ont mis en place un certain nombre de réseaux. Le tout en occupant les domaines traditionnels du banditisme (prostitution, jeux), à Paris ou à Marseille. Jusqu’au phénomène de la « French connection », quand certains Corses, grâce à leurs réseaux dans les anciennes colonies, et souvent à partir de Marseille, ont alimenté en drogue les Etats-unis. La French connexion démantelée, il y a eu repli sur les bases traditionnelles : Paris, Marseille. Mais aussi, pour certains, la Corse, qui, dans les années 70, allait être mise en valeur. L’argent commençant à circuler, ils se disent : « Même en Corse, on peut faire des affaires. » Et c’est là que le banditisme corse, qui avait un peu été éjecté de Paris et de Marseille, notamment par de nouvelles franges du banditisme venues du Maghreb, a effectué une sorte de retour au pays. C’est dans ce contexte, par exemple, que la Brise de mer, profitant d’une absence de répression, s’installe. Un laxisme policier et judiciaire venant du fait que les autorités étant entièrement mobilisées contre le nationalisme clandestin ont laissé se développer le banditisme. Le champ était libre et le milieu corse, qui avait connu un certain tassement, a repris de la vigueur et a investi ses bénéfices provenant de hold-ups ou de tout autres trafics, dans l’économie locale… Par ailleurs, l’Etat tente de les utiliser contre le nationalisme, mais n’y arrive qu’imparfaitement. Après l’affaire Guy Orsoni et la réponse qu’elle a entraînée de la part des clandestins, le milieu commence à faire attention. Et, dans le nord, après la tenue, à la fin des années 80, d’une réunion entre les clandestins et des représentants du milieu, une sorte de pacte de non-agression est passé. Cela va arranger le milieu qui, à l’époque, n’est pas en position de force. Tout cela avant que certains voyous, profitant de leurs amitiés générationnelles avec des nationalistes, dans le nord et dans le sud, jouent de la situation au moment où le nationalisme est affaibli par ses querelles internes. Et ne craignant plus un affrontement avec les clandestins nationalistes, seule force à pouvoir s’opposer à eux, les voyous, à partir des années 2000, profitant toujours du développement de l’île, vont investir de plus en plus d’affaires en tentant de capter l’argent qui rentre de plus en plus en Corse. Et avec la disparition de Jean-Jé Colonna et de la Brise de mer, tout va exploser, chacun essayant de s’imposer.

– Corsica : C’est ce qui se passe actuellement ?

– Pierre Poggioli : Oui. C’est une période de structuration qui oppose deux grandes mouvances qui se font la guerre. Reste à savoir qui sera vainqueur et quelle sera la position de l’Etat. Parce que l’on a vu, par le passé, qu’il a souvent joué aux apprentis sorciers en s’appuyant sur les uns ou les autres. Il suffit de rappeler la manière dont avaient été enlevés, sur ordre de Marion, l’ex-patron de la DNAT, une série de noms figurant dans le fichier du grand banditisme. L’état manipule et intoxique, en donnant à certains l’impression d’une impunité dont ils profitent.

– Corsica : Mais le FLNC, que vous avez dirigé de 1977 à 1988, n’a -t-il pas participé, à sa manière, au développement de la violence qui, aujourd’hui, ensanglante la Corse ?

– Pierre Poggioli : Oui. Les nationalistes ont été destabilisés. A partir du moment où ils ont subi la guerre fratricide de 1990, ils ont été en position défensive. Il faut ajouter à cela la dépolitisation des nouvelles générations, le rôle d’Internet, de la téléréalité. Tout cela joue. Il y a une déliquescence, la Corse traditionnelle et rurale qui meurt de plus en plus. Les jeunes sont confrontés à une réalité différente. Les valeurs, c’est l’individualisme, le pouvoir de l’argent. Et les nationalistes n’ayant plus la possibilité de politiser les jeunes comme ils le faisaient dans les années 70-80, peuvent difficilement faire front.

– Corsica : Mais, c’est dernières années, les modèles, c’étaient d’un côté le voyou, de l’autre le clandestin…

– Pierre Poggioli : Cela a toujours existé en Méditerranée. À une certaine époque, les voyous devaient partir. Mais, aujourd’hui, l’argent est là. Et il faut ajouter l’intrusion de la drogue qui a cassé toutes les relations entre les uns et les autres. D’ailleurs, dans presque toutes les affaires, on évoque la drogue. Avant, dans les caches, il y avait des armes, des explosifs, mais pas de drogue. Tout cela participe de la déliquescence générale.

– Corsica : On parle d’enjeux financiers. Certes, ils existent. Mais, aujourd’hui, on se dit, compte tenu de l’accumulation des règlements de comptes, que ce n’est plus cela dont il s’agit.

– Pierre Poggioli : C’est vrai que le problème méditerranéen de la vengeance resurgit. Et aujourd’hui, n’importe qui pense qu’il est capable de faire n’importe quoi. Il n’y a plus de repères. Tout peut arriver. Ce qui implique cette surenchère folle des assassinats.

– Corsica : Doit– on, oui ou non, parler de mafia ? Votre livre ne semble pas trancher.

– Pierre Poggioli : Lorsque les gens entendent parler de mafia, ils pensent à la mafia sicilienne. Ici, cela n’a rien à voir. En Sicile, ce sont des familles, des patrimoines qui existent depuis des années. En Corse, non. Même si, petit à petit, tout cela se met en place. Avant, une grande partie de la population corse était dans la pauvreté, mais une fraction a finalement accédé à la richesse, tout cela en liaison avec des phénomènes de pouvoir. Mais si la Corse n’est pas la Sicile, il y a quand même, ici, une dérive mafieuse qui fait que, bientôt, tous les ingrédients seront là pour que la Corse devienne une terre mafieuse avec ses différents territoires. Ce n’est pas encore le cas, mais cela en prend la route. Et l’on peut se demander si, à un moment donné, l’Etat, qui ne pourra plus supporter que l’on tue n’importe qui, n’importe comment, s’accommode du fait qu’une ou deux équipes s’entendent pour contrôler la situation.

– Corsica : Que pensez vous des récents propos de Manuel Valls, le ministre de l’Intérieur, qui, après avoir parlé de « mafia » et « d’omerta », a évoqué une violence qui, selon lui, « fait partie de la culture corse » ?

.- Pierre Poggioli : A un moment donné, lorsque l’on est incapable d’apporter une once de solution, on part dans le déraisonnable. Comme si l’on affirmait que les Norvégiens, qui incarnent le symbole de la démocratie, étaient des assassins parce que leurs ancêtres étaient des vikings massacreurs. Au début, en arrivant ici, le ministre de l’Intérieur a tenté de comprendre, puis il a été débordé et il est donc reparti vers les clichés traditionnels sur la société. Clichés dont il sait que la population française raffole. C’est la facilité. Il aurait mieux fait de se poser la question de sa responsabilité, en tant que représentant de l’Etat, depuis trente, quarante ans. Sans vouloir aller plus loin dans le temps.

– Corsica : Oui. Mais, à lire votre livre, on a l’impression qu’il n’a pas complètement tort sur la violence de la « société » corse, et non la « culture », comme il l’a dit.

– Pierre Poggioli : Non. Dans le rôle qui est le sien, il n’a pas à tenir de tels propos. Il doit au contraire créer les conditions pour qu’il y ait une évolution positive de la situation qui ne cadre pas avec les propos trop simplistes qu’il a tenus. Sinon, qu’il le veuille ou non, il stigmatise toute une population. La violence n’arrive jamais naturellement dans un pays, c’est aussi la conséquence d’une attitude de l’Etat qui a joué les uns contre les autres, en négociant avec les uns et avec les autres, voire en achetant parfois la paix civile.

– Corsica : On a évoqué les connivences qui ont existé entre le clan et le banditisme. Cela existe-t-il toujours ?

– Pierre Poggioli : Cela reste peut-être marginal aujourd’hui. Mais à partir du moment où le milieu a vocation à instaurer un système mafieux, il doit automatiquement peser sur les élus, quels qu’ils soient, pour ne pas les laisser décider tout seuls. Et être élu, aujourd’hui, en Corse, ce n’est pas facile. Quelque décision qu’ils prennent, il existe toujours des pressions. Ce qui n’était pas le cas il y a vingt ans. Et le milieu va peser de plus en plus sur la société.

– Corsica : Alors, que doit faire l’Etat ?

– Pierre Poggioli : Il devrait d’abord se montrer plus humble. Ensuite, séparer le problème politique de celui de la violence, et essayer de traiter les deux. Et surtout, en matière de criminalité, voir un peu où vont les fonds publics.

– Corsica : L’Etat ne va pas assez loin dans ce domaine ?

– Pierre Poggioli : Non. Après l’affaire Erignac, il avait mis en avant un pôle financier qui, par la suite, n’a guère fonctionné. Et si cela continue, ce seront les mafieux qui, de plus en plus, vont imposer leurs candidats aux élections. Et tel ou tel candidat ne pourra pas se présenter s’il n’a pas l’aval de telle bande ou de telle autre.

– Corsica : Cela existe déjà ?

– Pierre Poggioli : Bien sûr. Quand on défilait dans les années 90 avec une banderole « Mafia no », tout le monde rigolait. Maintenant, on y est. Ou l’on y arrive.

– Corsica : En dehors des réponses policières, que peut-on faire ?

– Pierre Poggioli : C’est sûr, il faudrait que la société corse se mobilise. D’abord pour demander où va l’argent. Pour le reste, que la police fasse tranquillement son travail. Aussi bien en ce qui concerne l’immobilier, dont le BTP, que la drogue qui sont les deux mamelles du milieu. Tout cela étant évidemment lié au problème du développement économique.

– Corsica : Est-ce vrai que le milieu a de plus en plus d’emprise sur le BTP ?

– Pierre Poggioli : Bien sûr. Pourquoi tous ces plasticages d’entreprise ? C’est logique, il y a des constructions, de l’argent à prendre.

– Corsica : Ce qui se passe dans le banditisme est-il une illustration de la déliquescence générale de la société corse ?

– Piere Poggioli : Évidemment. Tout va de pair. Et la dérive mafieuse se nourrit de la déliquescence de notre société. Il faut que l’Etat fasse le travail, ce qu’il n’a pas fait depuis des années. Sans forcément passer par des juridictions spéciales telles que les JIRS. Il faudrait mieux que la justice ait plus de moyens, ici, à sa disposition. Et il faut que toutes les forces politiques réfléchissent mieux sur le problème de la violence. À commencer par les nationalistes.

– Corsica : Les policiers disent ne pas faire de différence entre leur lutte contre le milieu et leur lutte contre les clandestins nationalistes. Qu’en pensez-vous ?

– Pierre Poggioli : Les liaisons entre les clandestins et le milieu sont marginales. Et, est-ce que pour autant, l’idée nationaliste n’existe plus ? Il y a toujours un problème politique qui n’est pas résolu.

– Corsica : Mais il existe des gens qui jouent sur les deux tableaux ?

– Pierre Poggioli : Sûrement. Mais c’est marginal par rapport aux préoccupations politiques qui sont essentielles, et que l’Etat feint de ne pas voir. Il doit admettre cette situation, de même que les nationalistes, en affirmant leurs revendications, ne peuvent occulter les phénomènes de violence criminelle. Les deux sont liés.

Gilles Millet

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by @Lazezu 

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