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Pierre Poggioli est un militant corse de la première heure. Il est actuellement porte-parole de Corsica Libera. Nous l’avons interrogé sur la situation des prisonniers politiques corses et l’amnistie. Entretien avec Pierre Poggioli / dirigeant politique du mouvement indépendantiste corse. Béatrice MOLLE.

pierrot poggioliCombien y a-t-il de prisonniers politiques corses ?

Ils sont actuellement 20 à être emprisonnés en Corse et dans l’État français. Certains ont été rapprochés à la prison de Borgo, c’est le cas notamment de ceux qui ont été jugés et condamnés. Hormis ceux qui ont été condamnés pour l’affaire Érignac et qui purgent leurs peines sur le continent. Mais il faut dire qu’à la prison de Borgo, en Corse, les conditions sont pénibles. Certes, les prisonniers sont près de leurs familles, mais il n’y a aucune activité. Dernièrement, un prisonnier s’est plaint dans la presse et l’on parle de son retransfèrement vers le continent.

Les prisonniers corses ont par le passé bénéficié de mesures d’amnistie. Pouvez-vous détailler ?

Depuis les événements en Corse, deux statuts particuliers ont été octroyés à la Corse, le premier avec l’arrivée de Mitterrand, le deuxième notamment en 1990 sous la houlette de Pierre Joxe. C’est un nouveau statut amélioré qui est celui en vigueur actuellement. Cela a été accompagné d’un certain nombre de mesures en faveur des détenus politiques. C’est vrai qu’en 1989, on a parlé d’amnistie, mais cette amnistie n’a jamais été totale. Elle n’a jamais concerné les agressions contre les forces de l’ordre ou les crimes de sang. C’étaient des mesures d’élargissement et de libération et pratiquement tous ont été libérés.

Aujourd’hui, quelles sont les revendications du collectif corse ?

L’amnistie est toujours une revendication, mais la priorité, c’est le rapprochement puisque la loi française indique que les prisonniers doivent être près de leurs familles. Nous demandons l’application stricto sensu de la loi. Malheureusement, elle est seulement appliquée pour une minorité et pour des condamnations définitives, sauf pour l’affaire Érignac.

L’amnistie est forcément liée à un règlement politique…

Cette revendication d’amnistie est toujours présente dans les combats d’émancipation nationale. Même si parfois elle est mise de côté durant certaines périodes, elle revient surtout en force lorsqu’il y a des prémices d’un règlement politique. En Irlande, elle était véhiculée avant la signature d’accords de paix. Il est intéressant de noter que, par exemple en Irlande, il n’y a jamais eu officiellement d’amnistie. Mais avec “l’intelligence” du gouvernement anglais, tous les prisonniers politiques ont été libérés pendant les discussions sur l’accord de paix.

Comment l’expliquez-vous ?

Il est évident qu’il y avait un calcul politique derrière, on savait que les prisonniers irlandais allaient se battre avec leurs arguments pour renforcer le processus de paix. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit. Par la suite, il y a eu des groupes dissidents plus ou moins marginaux, il y a eu d’autres prisonniers qui ont continué, mais avec l’accord de paix, tous les prisonniers ont été libérés. Même ceux qui étaient présumés auteurs de l’assassinat de lord Mountbatten.

Pensez-vous que le gouvernement Hollande pourrait être enclin à prendre ce genre de mesures ?

Dans le processus irlandais, cela fait partie de “l’intelligence” des gouvernements anglais. Ce qui n’est pas le cas malheureusement du gouvernement français et encore moins du gouvernement espagnol. Aujourd’hui, nous continuons à demander l’amnistie totale. Car les prisonniers font partie du problème donc ils doivent participer de la solution. On ne peut pas envisager une réelle solution politique sur un problème aussi important au Pays Basque ou en Corse s’il n’y a pas une prise en compte du problème politique. En Espagne, c’est le blocage total, je ne vous apprends rien. Concernant les prisonniers politiques basques, ils sont tous dispersés. En France, on ne peut pas dire qu’il y a une amélioration. Regardez ce qui se passe à Fleury-Mérogis où 24 prisonniers politiques basques ont été mis au mitard car ils ont protesté contre une altercation dont les responsables n’étaient pas les militants basques. Au Pays Basque, il y a encore eu des arrestations, avant la grosse manifestation de Bilbao. On ne peut pas dire que le gouvernement Hollande fasse preuve d’ouverture d’esprit envers les prisonniers. Il est évident qu’il calque ses positions sur celles de Madrid. En gros, il dit “Madrid décide et nous, on applique”. Le problème politique posé par les conditions de détention des Basques est énorme. Car vous savez que les prisons françaises sont pointées du doigt par l’Union européenne. En tant qu’observateur et militant politique, je ne peux pas dire que le gouvernement Hollande fait preuve d’avancées conséquentes sur ce problème posé par les prisonniers basques.

Comment cette revendication d’amnistie peut-elle prise en compte par les États ?

Le problème de l’amnistie de par le monde a toujours été posé dans le cadre d’un conflit, mais d’un conflit reconnu. C’est le cas en Irlande, le conflit a été reconnu. En Corse, comme au Pays Basque, on ne veut pas reconnaître l’existence d’un conflit armé. On parle de troubles, de terrorisme, on refuse cette reconnaissance car on ne veut pas aller vers des solutions politiques.

Quelle est votre analyse par rapport à la nouvelle donne en Pays Basque ?

On ne peut pas demander aux abertzale plus que ce qu’ils ont fait. Ils ont réalisé beaucoup d’avancées politiques depuis l’arrêt d’ETA même si cette dernière ne s’est pas dissoute. Mais malheureusement, on s’aperçoit qu’en face il n’y a aucune réaction. De plus, en Espagne, contrairement à la France, le gouvernement subit la pression de l’armée qui est garante de la Constitution. Par ailleurs, ce qui m’inquiète, c’est la dernière décision de la Cour de justice européenne qui a refusé le recours d’ANV, vieux parti actif pendant le franquisme. La Cour cautionne par ce jugement de dissolution le refus d’un certain nombre de forces politiques en Espagne d’essayer de résoudre la question politique basque. Cela ne joue pas en faveur d’une avancée de la paix. L’Europe, à travers cette institution qu’est la Cour de justice, même si elle est indépendante, ne joue pas le processus et la recherche de la paix. Il faut donc rechercher une large union dans la société autour de l’amnistie.

Un pas vers la réconciliation, la résolution et la paix

C’est une photo unique. Le maire Bildu d’Errenteria entouré des représentants des quatre groupes municipaux (PSE, PNV, PP et Ezker Anitza).

La scène se passe à Errenteria lors de l’inauguration d’un cycle de cinéma et d’une initiative dénommé Eraikiz, dont le but partagé par tous à Errenteria est de mener une réflexion personnelle et collective pour avancer “vers la réconciliation, la résolution et la paix”. Il y a eu des images fortes : la veuve de José Luis Caso, conseiller municipal du PP mort en 1997 à la suite d’un attentat d’ETA, embrassant Julen Mendoza, maire Bildu d’Errenteria. Errenteria, ville qui a été le théâtre de violents affrontements et qui s’apprête aujourd’hui à changer de cap.

Impensable il y a quelques années, voire quelques mois. Lors de son intervention, Julen Mendoza a parlé de la nécessité de “secouer les peurs” afin d’apprendre à se parler, à écouter, à être dans l’empathie. Il citera Nelson Mandela : “Si tu veux faire la paix avec ton ennemi, tu dois travailler avec lui et ainsi, il devient ton camarade.”

Le maire a ajouté que lui aussi voulait dépasser sa propre peur en se rapprochant de ceux qu’il a appelé très longtemps “les autres”. En leur exprimant un profond “Je suis désolé (“Lo siento”) du plus profond de mon cœur” pour la souffrance vécue. Devant une salle pleine composée d’élus et anciens élus de tous bords, d’ex-prisonniers, de personnes qui furent torturées, et dans un silence absolu, le maire de Bildu a expliqué qu’il était capable d’entendre que certains qui ont souffert soient réticents à résoudre des questions comme celle des prisonniers. Mais il a insisté : la réconciliation requiert “des bases solides” passant par un respect absolu des droits humains.

Respect passant donc par la libération des prisonniers malades, de celles et ceux détenus illégalement, et par la fin de la dispersion. Un discours qui a été applaudi par toute la salle, sans exception.

Puis un conseiller municipal de chaque groupe politique (Bildu, PSE, PNV, PP et Ezker Anitza) a déposé un bouquet de fleurs devant des bougies qui représentaient toutes les victimes du conflit.

Des bougies situées à côté d’une reproduction du tableau Guernica. Un symbole pour dépasser les peurs.

Harrera : le soutien après la prison

Même si en Pays Basque les personnes emprisonnées du fait du conflit politique peuvent compter sur un environnement social favorable à leur reconstruction, les années de prison laissent des traces, pouvant se caractériser par des blocages et des difficultés face à la liberté retrouvée et à une société qui forcément a changé.

Depuis plusieurs mois, en Pays Basque, des groupes de soutien et d’assistance, Harrera Taldeak, ont été créés afin d’apporter un soutien psychologique, une aide éventuelle pour la recherche d’un emploi ou tout autre type de démarches. Car Harrera peut compter sur un réseau de professionnels pouvant conseiller et orienter.

Les promoteurs de Harrera estiment que les prisonniers et les exilés qui ont perdu la liberté doivent pouvoir à la sortie retrouver leur liberté et une vie digne dans leur lieu de vie. Cette démarche de soutien et d’aide est le fruit d’une réflexion menée par d’anciens prisonniers qui ont connu le “vertige” de l’après-libération. Dans notre édition du 16/04/2011, Fernando Arburua, membre de ce réseau, expliquait que “la capacité d’adaptation à la nouvelle situation est différente selon les personnes. Et la longueur de la peine endurée n’influe pas forcément. Pendant des années, vous mettez en place des mécanismes pour vous adapter à la vie carcérale, aux espaces réduits, à la cour de prison. Du jour au lendemain, vous devez de nouveau vous adapter à la vie de l’extérieur, aux grands espaces.” Reste aussi à renouer avec une vie affective hors les murs.

En Pays Basque Nord, un groupe Harrera est en cours de structuration, son président, Peio Bellan, nous a expliqué que l’association constituée communiquera dans les prochaines semaines.

Prisonniers basques : des chiffres implacables

Le bilan de l’année 2012 dressé par l’association de familles des prisonniers Etxerat fait apparaître que selon les propres lois pénitentiaires édictées par les gouvernements français et espagnol, 224 prisonniers basques devraient être libres, soit parce qu’ils ont accompli la totalité de leurs peines, soit parce qu’ils sont “conditionnables”. À noter, le cas d’Argi Perurena, en attente : le 23 janvier, le tribunal d’application des peines a accepté sa demande de libération conditionnelle, mais le procureur a fait appel. La décision de cet appel sera connue au mois de mars. La jeune femme est emprisonnée depuis 13 années.

Des 606 prisonniers que comprend le collectif, seuls sept accomplissent leurs peines dans des prisons situées au Pays Basque, les autres sont dispersés dans 84 prisons. La majorité des prisonniers sont en moyenne à 800-900 km de leur domicile d’origine et de celui de leurs familles.

Source

Corsica Infurmazione: l’information de la Corse, des Réseaux sociaux et des Blogs politiques

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