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« Une personne incarcérée demeure une personne humaine à part entière »

Depuis 1996, « considérant que l’emprisonnement est une atteinte à la dignité de la personne », l’Observatoire international des prisons (OIP) agit pour la défense des droits des personnes détenues. À l’issue de son assemblée générale annuelle, son ex-président Gabi Mouesca a répondu à nos questions.

À l’OIP, on ne parle pas de « détenus » mais de « personnes détenues »…

La défense de la dignité des personnes détenues passe aussi par les qualificatifs utilisés à leur endroit. Imposer le terme « personne détenue » et non un qualifiant tel que « détenu » permet de rappeler que la personne incarcérée est, et demeure, une personne humaine à part entière. Au xxie siècle, nous en sommes encore là. C’est dire le travail profond restant à faire pour que les personnes détenues se voient respectées sur le plan de ce que nous considérons comme les droits fondamentaux.

Face au record de surpopulation carcérale, le ministre de la Justice se vante de l’augmentation du nombre de places par la construction de nouvelles prisons et le développement de l’aménagement des peines. Ta réaction ?

Dire que la construction de nouvelles prisons est la réponse au problème de la surpopulation est un mensonge éhonté. L’histoire en est témoin. Chaque fois que l’on construit une prison, elle est l’objet d’un remplissage rapide et une situation de sur-effectif s’ensuit. La réponse responsable est de ne pas sanctionner par une peine de privation de liberté celles et ceux qui n’ont pas commis d’actes attentatoires à la personne humaine par exemple et de promouvoir les sanctions « intelligentes », celles qui répondent à la logique de réparation, de reconstruction. Quant aux aménagements de peine, il s’agit de leur donner un contenu permettant vraiment à la personne ayant commis un acte répréhensible – et condamnée pour cela – d’avoir les moyens de vivre dans la dignité. C’est-à-dire avec les éléments qui assurent un quotidien répondant au socle de ce que l’on considère dans notre société comme la dignité : l’accès aux soins, à l’éducation, au logement, à la formation, au travail, à l’épanouissement  par la culture, l’art etc.

L’OIP a effectué un travail intensif de lobbying auprès des parlementaires pour amender la loi pénitentiaire. Les résultats sont-ils à la hauteur de cet investissement ?

Dire que la loi pénitentiaire a été un « loupé historique » est un euphémisme. Nous avons travaillé dur pour que cette loi provoque une véritable révolution culturelle en milieu pénitentiaire. Il n’en a rien été : la logique sécuritaire continue de s’imposer de façon écrasante. Tout ce qui pourrait constituer un semblant de progrès est conditionné aux impératifs de sécurité, à la logique qui depuis des décennies empêche que le mot réinsertion (ou insertion) soit autre chose qu’un affichage sans réel contenu. Mais nous continuons de défendre l’idée que le respect des droits des personnes détenues et de leur dignité n’est pas négociable et que la prison doit cesser d’être cette « mangeuse d’hommes » trop souvent utilisée. Il est temps de nous poser les bonnes questions concernant la prison : qui y met-on ? Pourquoi ? Les réponses qui en découleront seront celles qui, malheureusement, s’imposent depuis que la prison existe dans notre société ; la prison est la peine du pauvre et un des outils de la gestion de la pauvreté. Une société dont le fonctionnement est basé sur les inégalités, l’injustice a dans ses rouages la prison. Cela doit cesser !

Le monde carcéral bouge : les surveillants, les personnels d’insertion/probation et même les directeurs de prison se sont mobilisés contre divers aspects de la politique carcérale. Du côté des personnes détenues, la contestation s’exprime individuellement notamment par des courriers au contrôleur des prisons ou à l’OIP. Les personnes détenues ou leurs familles exercent-elles des actions collectives ?

Les actions collectives des prisonnierEs et de leur famille sont rares en comparaison de ce que nous avons connu dans les années 1980. Les gens se mobilisent peu aussi dehors, il faut bien le reconnaître. Cela s’explique, entre autres, par les peurs, les incertitudes. Mais aussi par la présence, de plus en plus nombreuse, de personnes malades, très loin des logiques de revendication ou de défense des droits. En prison, l’administration pénitentiaire a des pratiques qui distillent la peur à tous niveaux. La menace de transfert, de perte du poste de travail, de sanctions diverses, de pertes de remise de peines, de refus d’aménagement de peine, sont autant de méthodes utilisées pour calmer les ardeurs de celles et ceux qui voudraient légitimement dénoncer le sort qui leur est réservé. Mais l’avenir peut aussi à nouveau être celui de révoltes individuelles ou collectives. À force de tirer sur la corde, elle casse…

Parle-nous du travail en prison.

Le travail en prison, dit la loi, est un outil au service de la réinsertion. En fait, pour beaucoup de prisonniers, il est synonyme d’exploitation. Le droit du travail ne s’applique pas en prison. C’est la porte ouverte aux abus divers des donneurs d’ordre, qu’ils soient de l’administration pénitentiaire ou des société privées. Il faut exiger que le droit du travail s’applique aussi en prison ; que les syndicats intervenant en milieu pénitentiaire pour défendre les intérêts catégoriels des personnes de l’administration pénitentiaire fassent preuve de dignité en refusant que les « travailleurs détenus » soient des sous-travailleurs, surexploités, mis au ban de la logique du droit.

Tu n’es pas seulement l’ancien président de l’OIP, tu es aussi ancien militant d’Iparretarrak1 et, à ce titre, tu as fait dix-sept ans de prison. Qu’en est-il de la question des prisonniers politiques basques en France ?

Il y a près de 170 prisonnierEs politiques basques dans les prisons françaises. Un processus de paix est en marche depuis plusieurs mois maintenant, à l’initiative d’ETA. Nous attendons que les autorités françaises et espagnoles s’engagent sur la voie de la paix en ayant des actes forts tels que la libération des prisonnierEs malades, la remise en liberté de celles et ceux pouvant bénéficier d’aménagements de peine, et le regroupement et le rapprochement de ces prisonnierEs. Ceci avant l’amnistie totale qui ne manquera pas de se produire lorsque les conditions d’un règlement politique définitif de ladite question basque seront décidées de part et d’autre.

Propos recueillis par Jean-François Jezequel
1. Organisation indépendantiste basque
Quelques données :
64 584 personnes incarcérées au 1er mai 2011 contre 64 250 en juillet2008 et ce pour 56 500 places : record battu !
Nouvelles prisons : 25 soit 70 000 places prévues en 2018, selon le ministre.
7 000 placements sous bracelet électronique soit + 25 % en un an ; objectif : 12 000 en 2012 toujours selon le ministre.

 

Gabi Mouesca n’a que 22 ans lorsqu’il trouve la prison sur son chemin. Il a déjà à son actif une expérience conséquente des luttes qui secouent son milieu, son époque, son pays. Syndicaliste licencié après avoir occupé son usine pour empêcher sa délocalisation, mais surtout militant de l’organisation clandestine basque Iparretarrak, il est recherché depuis la fusillade d’août 1983 dans un camping des Landes qui a fait un mort (du côté des gendarmes) et un disparu (du côté des militants).

Le 1er mars 1984, la police lui tend un piège et il est arrêté à la suite d’une course-poursuite tragique (le camarade au volant est tué d’une balle dans le dos). Il « doit » déjà plus de quinze ans de prison lorsqu’il s’évade de la maison d’arrêt de Pau en décembre 1986. Dehors la lutte continue. Mais, six mois plus tard, il est à nouveau arrêté dans les Pyrénées.

Cette fois Gabriel Mouesca le sait, il n’est pas prêt de sortir. Il organise la résistance. Il passe son bac, suit les études de droit indispensables pour lutter avec les armes de l’ennemi, et lit beaucoup – le Che, la Bible, les journaux, les lettres qu’il reçoit comme une grande bouffée d’oxygène. Et surtout il ne se laisse pas broyer par la machine pénitentiaire. Ça tombe bien : au-dehors, l’Observatoire International des Prisons (OIP) voit le jour pour défendre le respect des droits et la dignité des personnes détenues. Son nouveau combat est né.

Après 17 ans de détention, il sort enfin. Désormais Gabriel Mouesca organise la résistance depuis l’extérieur. Un temps chargé de mission sur les prisons à la Croix-Rouge, il a été élu en juin 2004 président de la section française de l’OIP.

 

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