Produit CORSU E RIBELLU

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L’enchaînement des assassinats sur l’île, et leur retentissement, en France et au delà, a forcé le gouvernement à réagir. L’improvisation d’un premier voyage ministériel décidé dans la nuit qui a suivi la mort de Jacques Nacer a entraîné bien des couacs. Un voyage de rattrapage, moins péremptoire, mieux préparé, a suivi ces derniers jours. Il rectifie le tir de leurs premières déclarations qui étaient sorties tout droit des lieux communs journalistiques. Mais la Corse n’y voit toujours pas plus clair pour son avenir !

A leur décharge, il faut bien sûr convenir que l’île a rarement traversé une telle série noire. Les meurtres s’enchaînent à un rythme démentiel sur différents théâtres d’opération, à Aiacciu, dans la région de Ponte Leccia, en Plaine Orientale ou dans le Sartenais. Ce sont autant de « machines infernales » où un assassinat répond à un autre, dans un emballement mortifère que rien ne semble plus pouvoir arrêter.

Face à une telle situation, police et justice sont aussitôt sur la sellette, une fois dissipée leur tentative d’explication de diversion sur le « gêne corse » de l’omertà. Comment la situation peut-elle leur avoir échappé à ce point ? Leurs ministres s’interrogent enfin, et ils admettent la nécessité d’une autocritique qui doit aller au delà un mea culpa facile sur la période Bonnet. C’est tout un dispositif répressif qui doit être revisité à la lumière de son bilan désastreux, qu’une pleine page de Corse-matin a révélé de façon saisissante en publiant la liste effarante de 85 victimes en quelques années dont les assassins courent toujours.

Manifestement si cette visite ministérielle peut avoir quelque effet, c’est dans la remise en cause de quelques dogmes jusque là inébranlables. Par exemple ceux sur la JIRS car le dépaysement systématique à Marseille d’affaires dont les motivations et les protagonistes sont en Corse ne fait qu’éloigner les enquêtes du terrain. Des insuffisances criantes, dénoncées depuis des mois par les professionnels, sont désormais pointées du doigt par le ministre lui-même, notamment la lutte contre le trafic de drogue. L’accent est enfin mis sur la lutte contre la spéculation foncière, sur le racket qui a repris de plus belle comme des attentats récents sur plusieurs entreprises du BTP et certains commerces le montrent. Que ces belles résolutions parviennent à assainir enfin une situation que les Corses ne supportent plus, on ne peut que le souhaiter.

Par contre, Manuel Valls n’a pas voulu se débarrasser de son « syndrome corse » lors de ce déplacement durant lequel il a annoné à tout bout de champ une ritournelle jacobine dans ses discours, sorte de gage permanent donné à Emile Zuccarelli et ses amis. Cette obsession finit d’ailleurs par se retourner contre son objectif, car elle amène en réalité à s’interroger : pourquoi tant d’insistance ? Entendrait-on de tels propos lors d’une visite ministérielle à Marseille ?

C’est bien sûr un message de fermeture politique qui est ainsi lancé de façon indirecte aux partisans d’une évolution institutionnelle, via une modification de la constitution. Certes, une déclaration vient sauver les apparences, quand il répond aux journalistes « qu’en matière de réformes institutionnelles, notamment sur la langue, la fiscalité, le statut de la collectivité territoriale, la balle [est] dans le camp de [l’] Assemblée de Corse dont le gouvernement attend les propositions ». Mais on sent bien que le coeur n’y est pas !

Quand on essaie d’aller plus loin pour comprendre ces réticences, on comprend que tout s’emmêle. Manuel Valls était déjà aux côtés de François Hollande et Lionel Jospin en 2002 lors du « processus de Matignon » qui est sans doute pour beaucoup dans l’échec du PS à l’élection présidentielle qui a suivi. Il y a aussi la « rétractation jacobine » de l’Etat en temps de crise économique, doublée de l’angoisse des « étatistes » face à la montée en Europe des revendications nationalistes. Ce catalan d’origine vit sans doute avec difficulté en tant que ministre de la République la plus jacobine d’Europe les résultats du scrutin de dimanche à Barcelone. Mais il faut aussi qu’il en tire la leçon car c’est le raidissement centraliste de Madrid ces dix dernières années, notamment son attitude face au nouveau statut censuré par la Cour constitutionnelle espagnole en 2006, qui a agrandi le fossé avec les forces vives de la Catalogne.

Son fatalisme étriqué face à une opinion publique française en ce moment très réticente à de nouvelles réformes doit faire place à un pragmatisme un peu plus ouvert aux attentes de la seule opinion publique qui, in fine, comptera dans ce dossier, à savoir celle du peuple corse. Cette dernière a beaucoup évolué depuis 2002, et l’essor de Femu a Corsica au fil des scrutins en est une des expressions les plus tangibles.

Pour l’instant la porte est fermée, et l’urgence sécuritaire face à la criminalité occulte les choix politiques. Mais la question va ressurgir prochainement. D’ici là, l’Assemblée de Corse aura fait ses choix. Et l’Etat devra lui répondre.

Blog François Alfonsi

Corsica Infurmazione, L’information Corse
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