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Le mardi 22 novembre 2012 [13h20] (www.unita-naziunale.org) : Pierre Poggioli, militant de la première heure, et de Corsica Libera  actuellement, a écrit dimanche, une lettre ouverte aux ministres de la justice et de l’intérieur à la veille de leur seconde visite en Corse. Les représentants de l’Etat viennent  dimanche prochain en Corse dans un contexte particulier où la Corse et les Corses sont collectivement désignés par le pouvoir en place.

A la veille de leur visite en Corse, lettre ouverte aux ministres de la justice et de l’Intérieur.

 

Madame la ministre, Monsieur le ministre

                        Vous allez, comme de nombreux autres avant vous, débarquer dans notre île, si décriée, si critiquée, si vilipendée, si ostracisée.. et vous allez, tout comme vos prédecesseurs, sans nul doute, nous ressortir les mêmes antiennes et annonces, avec les mêmes recettes en matière de maintien de l’ordre et de  lutte anti-criminalité dans l’île, comme vous l’avez fait ailleurs… Puis vous repartirez en ayant rassuré les forces de police, de gendarmerie et les juges en place en leur promettant des renforts supplémentaires et une énième politique de fermeté, pointant du doigt au passage la responsabilité des Corses, notamment leur «silence coupable », sans tenir compte, et en les oubliant, des échecs et des erreurs passées en la matière, notammnent depuis l’ère Bonnet. Vous occulterez au passage le fait que l’île compte déjà depuis longtemps le plus grand nombre de membres des forces de l’ordre sur l’ensemble français et que la question n’est pas leur nombre mais «pour faire quoi et comment ? ».

Pour autant, vos déclarations pourront-elles occulter le bilan inexistant ici depuis plusieurs années en matière de lutte anti-criminalité ?

Et les Corses, dont de plus en plus en plus de familles sont endeuillées par les trop nombreux assassinats dans l’île, seront-elles rassurées et apaisées pour autant ?

           Les multiples contorsions observées en matière de chiffres sur les dossiers et affaires en cours d’élucidation ou prétendument élucidés, peuvent-elles faire oublier la volonté éffrénée de vouloir toujours amalgamer violence politique et criminalité de droit commun depuis des années. Depuis les années 80, l’essentiel des efforts de la police et de la justice s’est porté sur la violence politique et les nationalistes, tandis que la pègre se développait en toute tranquilité, profitant du terreau favorable lié à un prétendu développement. Aussi la politique suivie depuis en matière de lutte anti-criminalité est-elle pour le moins mal perçue en Corse. Dans un rapport officiel de 1999 sur la Sécurité en Corse, un ancien préfet adjoint de police dans l’île, Antoine Guerrier de Dumast, représentant de l’Etat, n’évoquait-il pas clairement la volonté de l’Etat de créer à dessein l’amalgame entre militants nationalistes et voyous, d’entretenir la confusion entre les deux sphères.

          Si la violence politique est tributaire de la prise en compte ou non de la question politique, demeurant posée (conséquence de l’incapacité et de l’état à comprendre les aspirations des Corses et à prendre en compte leurs droits collectifs depuis des décennies) la lutte anti-criminalité nécessite à l’évidence une autre approche... mais il faut toutefois, au-delà de l’accroissement des forces de police et de justice, se pencher d’abord sur leur rôle et leur bilan, d’autant qu’entre-autres faits de notoriété publique, dans une île où tout le monde se connait, l’effacement de certains noms du grand banditisme des fichiers, l’apparition du «secret défense» dans certains dossiers, la divulgation de certains PV, les interpellations et les mises en liberté «sélectives» avec fuites plus ou moins orchestrées du contenu des interrogatoires, sur fond d’intox et de multiplication des rumeurs aux conséquences funestes, les noms jetés en pâture, les poussettes… jusqu’à l’implication de certains policiers, révélée par certains juges, dans certains dossiers criminels ou affairistes ainsi que le rôle plus ou moins oculte de certains réseaux d’influence dans certaines affaires…. ne peuvent que conduire l’opinion à s’interroger  sur leur action en matière de sécurité dans l’île.

            Aussi la police et la justice dans l’île et à Paris dans certains cercles (dont certains juges, alors que les morts se multiplient, préfèrent ressortir des dossiers politiques d’il y a 25 ans, poursuivant leur croisade anti-nationaliste) devraient-ils analyser sérieusement et en profondeur leur travail, ou celui de leurs prédecesseurs dans l’île, particulièrement ces cinq dernières années où la criminalité a connu un développement mortifère.

             La dérive mafieuse de la société corse repose sur, la spéculation immobilière (née du développement économique, basé sur le tout-tourisme, imposé à la Corse, générateur de profits à tout prix, et, avec la civilisation des loisirs, des plaisirs, des paradis artificiels et du «monde de la nuit») le racket et le développement des réseaux de drogue dans l’île.

Pourtant de récentes déclarations montrent qu’en matière de politique du tout-tourisme, les institutions de l’île n’ont eu aucun rôle, la Corse la subissant de facto, alors qu’en matière de spéculation, les associations de défense du littoral et de l’environnement pointent le rôle ambigu voire complice des autorités de l’état…Quant à la drogue, absente de Corse jusqu’aux années 80, elle y prolifère aujourd’hui, sans que les autorités ne semblent s’en émouvoir outre-mesure. Il est vrai qu’un peuple dont la jeunesse est tributaire d’un tel poison, n’est plus de nature à remettre d’une quelconque façon en question l’ordre établi. Aussi l’opinion, qui se demande quels sont réellement les moyens de lutte utilisés contre ce fléau, a-t-elle la triste impression que la seule réponse en la matière semble être la politique institutionnalisée des dealers-indics de police pour d’autres objectifs….

             Il est évident qu’au-delà de l’échec et du rôle criticable des forces de police et de justice dans l’île, surtout ces dernières années.…au-delà d’un développement économique et social conduisant à une société à deux vitesses, une minorité s’enrichissant sans vergogne et sans tabous, alors que la majorité s’appauvrit et perd l’espoir, la  solution aux maux de la Corse ne dépend pas que de vous. La société corse, aujourd’hui destructurée et en perte de valeurs et d’espoirs, elle aussi ne doit pas s’exonérer de ses responsabilités, même si elle subit plus qu’elle n’impulse le cours des choses, portant de grandes responsabilités, notamment entre-autres en matière d’éducation de sa jeunesse avec le règne de l’enfant-roi, les frasques et les dérives d’une certaine jeunesse dorée et le lascia corre généralisé… Trouvera-t-elle la force de refuser et dépasser le fatalisme et la résignation en affrontant les dures réalités pour se donner les moyens d’une réaction collective salutaire au nom des générations futures.

             Aujourd’hui, plus aucune force politique ne semble en position de donner des recettes ou des leçons dans ce domaine. Même le mouvement nationaliste n’aura finalement pu que retarder le cours des choses et les enchaînements funestes d’aujourd’hui, ne bloquant que provisoirement certains mécanismes liés au pseudo développement de l’île, qui aujourd’hui explosent, résultante de l’intrusion depuis quelques années du profit à grande échelle dans une île à la société traditionnelle rurale et archaïque où les notions de travail, de  respect d’autrui, d’entraide et de solidarité avaient un sens. La société corse et les nouvelles générations ont abandonné ces valeurs, et les limites n’existent plus pour se faire à tout prix une place au soleil. Il faut donc tous ensemble, lucidement et courageusement, se pencher sur le problème, et se donner les moyens d’une véritable auto-critique par une introspection sans tabous pour de nécessaires remises en question.

           Mais cela ne saurait cependant en aucun cas conduire à occulter les responsabilités de l’Etat et à lui donner un blanc seing en vue d’une répression tous azimuths, comme cela s’est produit avec les dérives de  la période Bonnet, et tous les problèmes subis par les Corses alors.

            Alors madame, monsieur, êtes-vous, au-delà des effets de manche, prêts à aller à l’essentiel, en tentant d’abord de comprendre enfin la spécificité corse, en refusant les clichés et le racisme anti-corse ambiant, en prenant en compte son histoire et sa culture méditerranéenne (les rapports particuliers au sein de sa société) ses handicaps, ses désillusions, ses craintes, mais aussi ses atouts et ses espoirs.

             Ou alors votre visite ne restera-elle encore qu’une énième visite et la Corse continuera-t-elle à affronter ses démons et à vivre au rythme des drames à répétition, tandis que les dérives se renforceront et que la mafia s’installera, régissant tous les rapports économiques, sociaux et politiques dans l’île ?

Poggioli Pierre

Dimanche 18 novembre

 

 

 

Corsica Infurmazione, L’information Corse

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