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(Unità Naziunale – 27 février 2018 – publié à 10h48) Dans le cadre du 70ième anniversaire de la proclamation du statut spécial de la Vallée d’Aoste, Le Président Talamoni était l’invité du Président du Conseil Régional, Joël Farcoz et du Président de la Région, Laurent Viérin.

Ce dimanche (25 février 2018), à Verrès, Le Président Talamoni a prononcé un discours à la cérémonie célébrant l’anniversaire de la proclamation du statut spécial de la Vallée d’Aoste reconnaissant, au sein de la République italienne, son particularisme culturel, linguistique et son autonomie historique.


Le voici :

Monsieur le Président du Val d’Aoste,
Madame la Présidente du Parlement de la République et Canton du Jura,
Monsieur le Président du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles,
Monsieur le Président du Conseil de la Vallée,
Monsieur le Président du Conseil permanent des collectivités locales,
Mesdames et Messieurs les élus,
Cher Roberto,

C’est un grand honneur que de participer à cette cérémonie d’anniversaire des 70 ans de l’autonomie du Val d’Aoste. C’est un honneur pour la Corse et ses institutions qui travaillent actuellement à la construction d’un statut d’autonomie. 70 ans après vous.

Pour la coopération de nos pays

source photo http://www.ansa.it/valledaosta/notizie/2018/02/26/corsica-indipendentisti-verso-soluzione-questione-corsa_a38d6fad-08af-45d9-9a45-807017825728.html

Notre histoire est différente mais l’histoire ondule et nous rapproche en ce jour. Avec la construction de l’Etat-nation on a bâti des centres, des périphéries et des frontières. Vos montagnes sont devenues plus infranchissables et notre Méditerranée, le mare nostrum, plus tempétueux, comme lorsque Ulysse dut affronter « le grand gouffre des mers, ses terreurs, ses dangers ». Pour mieux garantir son agrandissement, l’Etat a dû hisser des frontières, au nom de sa sécurité comme au nom de la souveraineté nationale. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Plus aucun Etat ne peut désormais répondre seul aux grands enjeux de la planète : changement climatique, technologique et démographique, comme aux enjeux sécuritaires. La souveraineté nationale est davantage menacée par l’influence de la finance et de ses lobbies, que par la construction de politiques partagées entre peuples et territoires conscients du bien-fondé de leur coopération.

Promouvoir notre identité-projet avec obstination

Notre arrivée au pouvoir en 2015 a marqué en ce sens un tournant important. L’affirmation, la défense et la protection d’un peuple, de sa langue, de sa terre ne conduit pas au repli sur soi. C’est la conquête de l’Autre par l’imposition de son identité légitimante qui conduit au repli sur sa propre identité, parfois vécue comme universalisante, émancipatrice, libératoire quand les autres sont reléguées au rang de dominées, de mineures, de décombres de la féodalité. L’ouverture n’est pas le monopole des pays prétendument universalistes. L’ouverture, pour parler comme les économistes, c’est la mobilisation de tous ses actifs. Par votre situation géographique comme par votre histoire et vos langues, vous et nous, Valdotains et Corses disposons d’actifs dont les centres sont privés mais qu’ils méprisent aussi parfois. Notre responsabilité est de reconnaitre, d’affirmer, de partager et de recréer sans cesse, cet héritage qui nous a été transmis, dont nous sommes les dépositaires, les continuateurs et les passeurs. Il peut aussi exister me direz-vous, un sentiment d’appartenance, alors même que le matériel culturel est altéré voire inexistant. C’est alors qu’il existe un risque de repli culturel ou religieux, d’où la responsabilité des institutions comme des femmes et des hommes de nos pays de promouvoir partout où ils le peuvent, encore plus obstinément que les grandes nations, le matériel culturel qui fait ce que nous sommes. Les liens que nous construisons les uns avec les autres sont les fruits de ce capital culturel et environnemental que nous pouvons aujourd’hui transformer aussi en ressource économique. J’étais hier au Salon International de l’Agriculture de Paris. Chacun y a reconnu et vanté l’apport déterminant de notre identité culturelle et environnementale, comme de notre capacité à innover, à la construction d’une plus-value conséquente à nos produits. Existeraient-ils encore si la Corse n’était plus elle-même et si les consommateurs ne recherchaient pas l’excellence, la typicité, l’originalité ? Il ne s’agit pas de faire de nos pays des marques parmi les autres mais bien plus encore, un choix de vie, une manière d’être au monde et de la partager.

Le partage des langues

Il existe un bien que nous avons en partage, c’est le français, langue co-officielle du Val d’Aoste. Espérons qu’elle devienne aussi la langue co-officielle de la Corse avec le corse, tel que le demande l’Assemblée de Corse depuis plusieurs années. Quelle que soit l’évolution institutionnelle de la Corse, la langue française demeurera une part de ce que nous sommes. Or, comme le dit l’expression, « diversità face ricchezza ». Il ne saurait y avoir de richesse dans la monoculture ou dans le monolinguisme. Pour les Corses, le français est avec le corse l’élément constitutif du bilinguisme tranquille et sans diglossie auquel ils aspirent, voie apaisée vers le plurilinguisme.

Nos pays sont deux montagnes entre la France et l’Italie. Vous êtes une grande vallée transfrontalière au cœur des Alpes, nous sommes une grande île au cœur de la Méditerranée. La France, ce vieil Etat-nation a voulu croire que la géographie ne disait rien de ce que nous sommes. Aujourd’hui encore, la démonstration auprès du gouvernement français de l’insularité de la Corse reste une gageure. Bien sûr, nul n’ignore nos plages. Les Ministres viennent parfois s’y cacher, mais à partir du mois de septembre, par un mouvement fulgurant de tectonique des plaques, la Corse recolle au continent. Nos montagnes s’aplanissent et nous redevenons un simple territoire comme les autres. Au nom de l’égalité des citoyens, la France a voulu effacer la mer mais notre réalité socio-économique, culturelle est tout autre. La départementalisation autrefois brandie comme un totem n’a pas non plus effacé notre langue. La création d’une collectivité unique au 1er janvier 2018 donne un nouvel élan à notre institution mais elle demeure à ce jour l’une des rares en Méditerranée et en Europe à ne pas encore disposer du pouvoir législatif.

Un statut d’autonomie pour la Corse

Célébrer les 70 ans d’un statut d’autonomie pourrait paraître incongru pour un indépendantiste ! Nous avons au sein de notre majorité Pè a Corsica convenu par un accord politique, par-delà nos petites différences, d’obtenir un statut d’autonomie au cours de notre mandat. En visite à Bastia le 7 février dernier, le président de la République française Emmanuel Macron s’est engagé à faire inscrire la Corse dans la Constitution et à lui donner un nouveau statut. L’Assemblée de Corse travaille actuellement sur le sujet avec le gouvernement et les parlementaires. Permettez-moi alors d’imaginer la patience de vos aïeux qui durent faire la démonstration, point par point, auprès de l’Italie, que le Val d’Aoste était une montagne qui disposait d’une culture propre et qu’à ce titre, il avait le droit de voter ses propres lois. Dans cette jeune république d’Italie, frontalière de la France jacobine, leur combat était avant-gardiste quand nos yeux étaient encore happés par les vapeurs de l’empire colonial français et que nous demeurâmes aveugles ou presque à notre propre sort.

Notre éveil fut plus tardif et plus brutal, dès les années soixante avec la mise en valeur d’espaces agricoles au détriment des jeunes Corses, avec des combats pour l’environnement contre le nucléaire ou pour l’éducation, en faveur de la réouverture de l’Université de Corse fermée depuis la conquête française. Face à la fraude électorale, au mépris et à la violence du gouvernement, il atteignit son point culminant en 1976 avec la création du Front de Libération Nationale de la Corse. Après des années de combat et de douleur, les Corses ont tourné cette page en 2014 mais de trop nombreux militants sont encore emprisonnés. La France se refuse encore aujourd’hui, malgré notre victoire électorale de décembre dernier qui a recueilli plus de 56% des suffrages, de reconnaître la nature politique de cette histoire.

70 ans après l’obtention de votre statut d’autonomie, la Corse accouche peut-être du sien. Il n’est jamais trop tard pour bien faire me direz-vous, et pour aller un peu plus loin dans l’exercice de sa liberté, le jour venu.

Je vous remercie de tout cœur pour cette invitation et pour cet accueil.

Vi ringraziu assai, evviva u Valle d’Aosta !

Président Jean-Guy Talamoni
25 février 2018