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(Unità Naziunale – 3 décembre 2017 – 18h00) Les campagnes électorales ne sont plus ce qu’elles étaient ! Les foules enthousiastes (excepté certains meetings nationalistes), les cortèges bruyants accompagnant les candidats dans leur campagne sur le terrain, les mobilisations et échanges animés (Chjam’e risponde, chansons électorales…) de chaque instant (bistrots, lieux publics, dans la rue…), ne sont plus au rendez-vous.

Et les joutes (combats) électorales d’antan, alimentant les unes des médias hexagonaux, avides de scoops et de folklore électoral corse (« même les morts votent ! »), semblent avoir disparu (y compris, et c’est tant mieux, avec leurs excès parfois dramatiques)… Même si certaines pressions « plus ou moins amicales », les marchandages de voix, les promesses de campagne (emplois, logements, permis en tous genres…) « qui n’engagent que celles et ceux qui y croient », existent toujours – clientélisme oblige -, surtout dans une société où le chômage augmente et où le « besoin de social » est si prégnant.L’engagement général (au-delà des partisans) n’est plus ce qu’il était. Les affichages, les bombages et tractages non plus. Internet et les réseaux sociaux par leurs « posts-postures » de très inégale qualité, par leurs fakes, dérapages, écarts de langage, (insultes/grossièretés) et rumeurs en tout genre… qui ont occupé une place grandissante dans la campagne, rythmant les positionnements des uns et des autres… auront joué et joueront sûrement un grand rôle dans les votes des électeurs au final, renvoyant hélas, nolens volens, les programmes/projets et leur contenu au second plan. Et la campagne officielle sur les ondes et les médias en général n’aura pas réussi à combler ce déficit en la matière. Les débats et les convictions, et le vote au final des uns et des autres se situant « à un autre niveau subliminal ».

La mort du clanisme d’hier

Il est vrai qu’en Corse, la Droite et la Gauche traditionnelles (hier clanistes désormais clientélistes) sont en déconfiture. Orphelines toutes les deux de références crédibles et solides à Paris, elles subissent et pâtissent d’une désertification des débats historiques droite-gauche dans l’Hexagone (avec leurs valeurs, leurs projets, leurs propositions, leurs idéologies, leurs choix de société en opposition). Elles rythmaient, bon gré mal gré, la vie politique et les échéances électorales successives depuis des décennies, et donnaient lieu à une alternance à tour de rôle depuis la Libération, pour laisser place à un melting-pot pseudo-politique voisinant le bonapartisme avec la nouvelle idéologie « le Macronisme » aujourd’hui dans l’air du temps.

En Corse, les élections législatives ont sonné le glas du clanisme traditionnel et des héritiers clanistes qui faisaient à tour de rôle, de façon complémentaire/complice, la pluie et le beau temps dans l’Île. Les restes de leurs soutiens tentent de survivre désormais par des réseaux clientélaires, ou du moins ce qu’il en reste, mais même ceux-ci peu à peu se détournent d’eux, certains opérant désormais même des retournements de veste au profit de la dynamique gagnante aujourd’hui, le mouvement nationaliste.

La Gauche traditionnelle

C’est ainsi qu’en Corse, dans une « gauche » explosée, le seul candidat issu de cette gauche (Parti socialiste) se référant désormais au Macronisme (mais se situe-t-il à gauche ou à droite ?) en est arrivé au fil de la campagne et de ses interventions à des positions de moins en moins favorables au nationalisme corse, lui qui durant la période de l’avant et après dépôt des armes du FLNC, était propulsé par certains responsables nationalistes au rang de principal relais des nationalistes auprès du pouvoir de gauche d’alors (F. Hollande) en vue de discussions voire de négociations sur l’amnistie et un processus de solution politique pour la Corse. La question est donc de savoir dimanche quel sera le bénéfice retiré de cette évolution ou le prix à en payer électoralement, même s’il est assuré d’être présent au second tour, même seul.

Le PCF, avec son alliance avec la mouvance Mélenchon et les polémiques qui, avec lui s’en sont suivies, aura des difficultés à franchir la fatidique barre des 7 % (voire les 5 %) pour se maintenir au second tour. La liste Orsucci se redonnera-t-elle un petit air de gauche en acceptant de l’inclure sur sa liste au second tour ? Le PCF le voudra-t-il ? Rien n’est moins sûr. Et alors que ce parti depuis la Libération a joué un grand rôle dans la vie politique corse, ne risque-t-on pas d’assister désormais à sa « chute finale » ? Ce serait un déficit certain pour le débat d’idées/idéologies dans une île qui en aurait sûrement besoin un peu plus. Il paierait alors ses positions anti-spécificités corses et son refus de prendre en compte ne fut-ce que les réalités de notre île et les problèmes du Peuple corse, à défaut de défendre ses droits collectifs sur sa terre.

La Droite traditionnelle

La Droite fidèle à elle-même a toujours été peu favorable aux idées nationalistes, même si certaines individualités pour faire plaisir ponctuellement à Paris ont parfois modelé leurs discours et positionnements en fonction des relations/discussions du moment entre le mouvement nationaliste et Paris, et selon les pouvoirs en place (droite ou gauche).

Elle a tenté, pathétiquement souvent, de sonner la charge contre la « dérive indépendantiste », caressant l’espoir de discréditer la dynamique nationaliste corse, en distillant la peur des lendemains ! Mais nul n’est dupe, car « comparaison n’est pas toujours raison » et les nationalistes corses qui connaissent la situation corse actuelle, savent qu’il faudra encore du temps pour des évolutions encore plus conséquentes y compris au plan institutionnel, surtout quand l’État ferme la porte par rapport à toutes les revendications portées par la majorité de la CTC et les Députés nationalistes. Cette droite, orpheline des Républicains parisiens, eux-mêmes perdus sur le plan des idées et de leur positionnement politique, est, de plus, divisée en deux factions. La liste Jean-Martin Mondoloni n’aura aucun mal à être devant la liste Valérie Bozzi et l’union se fera naturellement au second tour, sans pour autant leur permettre d’être devant la majorité nationaliste, et ce quel que soit le cas de figure de ce second tour. Mais durant la campagne, les chapelles, les factions, les conflits personnels et les egos auront prévalu, l’entente d’hier n’étant plus qu’un souvenir, et personne au sein de cette droite corse ne s’étant imposé comme unificateur, « au-dessus du lot » … Et ce n’est pas en agitant le chiffon rouge d’une Corse française et républicaine aujourd’hui que son audience grandira, les Corses sachant que leur situation est pour le moins différente, au moins aujourd’hui, de la situation catalane.

Au Front national, au-delà des Présidentielles, avec la déconfiture Marine Le Pen et le départ de Florian Philippot, le moral n’est plus là. Ce parti aura en plus à gérer les querelles internes en Corse. Il fera sûrement son score habituel, mais aura des difficultés à atteindre les 10 % ; la droite n’acceptera pas vraisemblablement de s’allier avec lui au second tour, c’est quasiment impensable.

Au-delà des réels débats d’aujourd’hui

La volonté effrénée de la droite et de la gauche traditionnelles de placer les débats sur le terrain de l’indépendance (même si demain, il faudra en discuter) est déconnectée des réalités, car les débats aujourd’hui sont autres.

Même au sein du nationalisme corse, globalement, si on l’aborde, c’est par le biais ces derniers temps d’une revendication d’autodétermination (PNC-J.C. Angelini, U Ribombu de novembre 2017), sur une durée dans le temps (Core in Fronte), dont il faudra bien entendu demain préciser le contenu. Ce concept et cette démarche portés hier par le mouvement public de Lutte de Libération nationale peuvent-ils se résumer à un simple référendum (vote) ? La question « mérite d’être posée », mais pour l’heure d’autres questions s’imposent dans cette campagne (économie, social, sociétal, culture, langue, identité, environnement, infrastructures, déchets…). Au plan institutionnel, les nationalistes, majoritairement, s’accordant durant cette campagne sur l’inscription de la Corse dans la Constitution française devant déboucher sur une véritable autonomie « politique » et l’octroi d’un pouvoir législatif, sans fermer aucune porte pour l’avenir, étant bien compris que le Peuple seul aura le dernier mot en la matière quant à son choix d’avenir.

Aujourd’hui, les nationalistes de la liste « Pà a Corsica » sont en pole position et leur score les placera en tête de ce scrutin (devant Jean-Martin Mondoloni et Jean-Charles Orsucci), qui donnera à l’Île un nouveau statut, après les Statuts Deferre et Joxe. Ce sera un véritable saut dans l’inconnu, car l’État ne semble pas trop avoir réfléchi sur la question et tout sera à faire, d’où la nécessité de donner à la future majorité une légitimité d’autant plus forte qu’elle sera avalisée et confortée par un score conséquent.

Les questions

Les questions qui se posent aujourd’hui en cette veille de scrutin résument en fait les vrais enjeux de cette élection : le score de la liste « Pà a Corsica » sera-t-il suffisamment conséquent ? La liste « Pà a Corsica » arrivera facilement en tête et les alliances contre nature droite-Orsucci, même si elles se réalisent au second tour ne seront pas de nature à l’empêcher d’être majoritaire.

Mais la deuxième question sera quel score pour l’autre liste nationaliste « Core in Fronte » ? U Rinnovu s’est élargi au sein de cette liste. Il progressera nettement à coup sûr, confortant son assise traditionnelle (dernières élections près de 3 000 voix), en convainquant de nouveaux électeurs, mais surtout en captant des déçus par la politique, jugée insuffisante ou critiquée, des nationalistes de « Pà a Corsica » depuis leur accession à la tête de la CTC. Mais la liste « Pà a Corsica » n’aura aucun mal à compenser ses pertes par de nouveaux électeurs qui a contrario auront été positivement surpris par la politique suivie par la CTC depuis deux ans et sa majorité.

La véritable inconnue est en fait de savoir si la liste « Core in Fronte », assurée désormais de se situer près des 7 %, franchira cette barre ou non ?

Entre 5 et 6,99 %, les deux listes nationalistes fusionneront-elles ? La liste « Pà a Corsica » acceptera-t-elle d’inclure des membres de la liste « Core in Fronte » sur sa liste ? Cela dépend d’abord d’elle, car c’est à elle qu’incombe la réponse). Compliqué sur le plan des places et des postes, surtout au vu de la gymnastique nécessaire pour boucler la liste « Pà a Corsica » au 1er tour. Pour autant la liste « Core in Fronte » le voudra-t-elle et à quelles conditions ?

À 7 %, la liste « Core in Fronte » se présentera-t-elle au second tour toute seule ? Elle le pourra légalement. Ou voudra-t-elle s’allier à la liste « Pà a Corsica » ? Celle-ci le voudra-t-elle pour sa part ? Et si oui, sur quelles bases, même si la simple arithmétique permettrait la solution, comme pour l’alliance Femu a Corsica-Corsica Libera au second tour en décembre 2015 ? Facile à première vue, mais…

L’abstention

À combien s’élèvera-t-elle ? Les pourcentages des uns et des autres monteront selon que celle-ci sera plus ou moins importante. Les différentes listes auront-elles suffisamment attiré l’attention des électeurs, même si les Corses votent plus largement pour ce type d’élections ? Et parmi ces nouveaux électeurs, dont nombre de personnes venues d’ailleurs, quelle sera l’attitude des nouveaux inscrits depuis 2015 ?

L’inconnue

Une inconnue subsiste (et là aucun sondage d’opinion, politiquement correct, ne s’y penchera) : le comportement électoral de la colonisation de peuplement qui a poursuivi sa progression et son implantation dans l’Île depuis les années 2000 (aujourd’hui 330 000 habitants dans l’Île, avec une moyenne de 4 500 nouveaux inscrits, surtout des gens venus de l’extérieur, sur les listes électorales depuis l’année 2000). Sans oublier les décès de Corses depuis ces années-là.

Une situation qui, inexorablement, modifie le corps électoral corse et les comportements électoraux dans l’Île… d’autant plus que l’électorat vraiment issu du monde rural (gardien de nos traditions et valeurs, bonnes et moins bonnes) s’est affaibli au profit de l’électorat du monde urbain (porteur d’autres valeurs et façons de vivre et de voir les choses, différentes et pas forcément meilleures, voire même malheureusement souvent antinomiques, avec celles connues jusqu’alors par le Peuple corse) qui lui, est en progression constante.

Ces nouveaux électeurs (depuis l’an 2000) et ceux récemment installés sur l’Île s’intéresseront-ils suffisamment à la situation corse (au-delà de leurs votes lors des élections présidentielles) pour aller voter à ce type d’élections spécifiques corses ou s’abstiendront-ils ? Et s’ils votent, voteront-ils contre les nationalistes corses ? Ou certains d’entre eux leur accorderont-ils leurs suffrages, marquant ainsi par cet acte leur volonté de faire désormais leur vie dans l’Île en s’intégrant à ce Peuple ?

Pierre Poggioli

Docteur en Sciences politiques

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