6 janvier 201 6 Bombage Ajaccio Fin décembre 2015
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En Corse, 63 000 personnes ont apporté leurs suffrages à la candidate néo-fasciste lors des dernières élections présidentielles ? Ce vote aura-t-il un impact sur les prochaines élections territoriales ? (source)

La montée du fascisme connaît une phase d’accélération, quand surgît une crise économique, une impasse politique ou une humiliation nationale à laquelle les autorités en place ne peuvent pas apporter de solution acceptable par le monde du travail et les classes sociales intermédiaires. Dans ce contexte la propagande classique de la recherche du bouc émissaire fondée sur la xénophobie et le racisme trouve un écho plus important.
Quand est-il en Corse au regard des 63 000 personnes qui ont apporté leurs suffrages à la candidate néo-fasciste lors des dernières élections présidentielles ? Auront-ils un impact sur les prochaines élections territoriales en Corse ?

Le premier critère, la crise économique et sociale qui s’abat également en Corse, n’est pas discutable. Nombreuses sont les conséquences de 15 années de politiques libérales gouvernementales qui ont relégué la Corse au tout-tourisme et au BTP, avec son corollaire, le trafic de stupéfiant. Désormais, 20% de la population corse vit sous le seuil de pauvreté et sa jeunesse est la plus éloignée de la qualification en comparaison des chiffres hexagonaux. D’autres indicateurs de morbidité et indicateurs sociaux sont également dans le rouge. Le salaire annuel médian inférieur à 18 300 euros est le plus bas, comparé aux régions françaises. L’écart des richesses entre classes sociales s’est considérablement aggravé en Corse ces dix dernières années. Cette paupérisation de masse qui affecte en premier lieu les jeunes et les retraités, explique pour partie le vote du désespoir, mais en partie seulement.

De nombreuses zones pavillonnaires et résidentielles, du grand AIACCIU et du grand BASTIA, où les niveaux d’imposition sont plus élevés, ont aussi voté de façon très importante pour le camp néo-fasciste. C’est donc bien un vote interclassiste qui s’est exprimé. C’est de moins en moins un vote de contestation, car l’offre contestataire était diversifiée dès le premier tour. C’est de plus en plus un vote d’adhésion et de rejet du bouc émissaire, catalyseur de tous les maux, l’arabo-musulman. Ce ne sont pourtant pas les immigrés qui bétonnent notre littoral, mettant en coupe réglé le territoire de l’île, organisent tous les trafics et chassent et emprisonnent la jeunesse corse. Ce vote multiforme se fédère bien autour d’une xénophobie et d’un racisme du quotidien alimenté par les peurs, les fantasmes, les délires et les faux et propagations de faux sur Internet. C’est la haine et l’ignorance dans ses fondements les plus bas qui s’exprime dans l’isoloir, en Corse comme ailleurs.

Une impasse politique ? D’aucuns peuvent légitimement ressentir la situation actuelle dans l’île comme cela, car toutes les demandes exprimées à travers les institutions régionales de la République Française en Corse n’ont trouvé aucune réponse à la hauteur des enjeux. Pire, les visites condescendantes des représentants de la France affichent parfois du mépris pur et simple à l’adresse du peuple corse, et qui plus est de sa partie consciente qui revendique des droits.

Une dynamique de résistance et de résultat aurait pu catalyser l’espoir de la continuité de la lutte pour plus de liberté en Corse. Mais sans cette résistance populaire militante, constante et massive, et sans résultats issus du dialogue, la situation ne relève plus de l’impasse, mais est perçue par des franges de notre peuple comme une impuissante politique du Mouvement National. Et c’est pour cela, sur fond de discours parfois ambigus de la part de certains cadres nationalistes, que dans les quartiers populaires urbains et dans les zones rurales désertifiées, le vote néo-fasciste a clairement et indiscutablement mobilisé une partie de l’électorat nationaliste.

Mais ce vote est surtout hétérogène, car pour des raisons diamétralement opposées, par choix ou par consigne, l’électorat de la Droite Française s’est massivement reporté sur le vote Le Pen. C’est l’impasse politique dans laquelle s’est enfermé le Parti les Républicains qui a engendré ce mouvement de fond. La responsabilité de leaders comme Camille de Rocca Serra, souvent présent aux côtés des franges les plus réactionnaires et populistes (cf. Manif pour tous) a favorisé ce basculement qui pourrait échapper à terme au contrôle du Clan traditionnel. Quid des postures d’autres leaders locaux de la Droite dont les complaisances avec les discours de leur base raciste sont de notoriété publique.

Il y a donc dans ce vote hétérogène une confusion identitaire qui voit les héritiers de la CFR et des héritiers de la génération FLNC exprimer ensemble le vote d’une Corse mythifiée, occidentale et chrétienne contre une menace fantasmée arabo-musulmane. En l’absence de réponse claire du Mouvement National et de la Gauche Institutionnelle, cette dynamique d’ensemble pourrait peser lourdement sur l’issue des prochaines élections territoriales, car ces représentations sont désormais profondément ancrées dans la vision du monde de plusieurs dizaines de milliers de Corses.

Une humiliation nationale ? Le dépôt des armes prononcé par le FLNC, avant toutes promesses d’avancées importantes, a non seulement désorienté une partie importante de la base du mouvement national, mais peut aussi être perçu comme un élément de castration majeur de la Lutte de Libération Nationale. Au fil des mois les jeunes sont de plus en plus pourchassées par les forces de répression qui quadrillent un territoire dont elles ont à nouveau la maîtrise. La chasse au jeune corsico est ouverte.

Seuls les Corses ayant une véritable conscience nationale et ne cédant pas aux émotions, peuvent rester lucides et maintenir le combat démocratique face à cette répression continuelle.

Pour autant, la résistance d’un peuple, ne peut se résumer à une action de propagande armée clandestine totalement perméable aux infiltrations et manipulations des services spéciaux. Le peuple Corse et sa composante majoritaire, le monde du travail, disposent d’autres armes sur le terrain public pour organiser la résistance, y compris l’élévation du niveau conscience qui passe davantage par la formation militante rigoureuse que par l’électoralisme sympathique.

Il y a cependant une différence fondamentale entre le fait de se vivre en tant que citoyen corse privé de pouvoir et un sentiment mal défini d’appartenance à une communauté historique, que les néo-fascistes corses et français définissent comme une communauté occidentale et strictement chrétienne. Leurs cousins germains, les islamo-fascistes, ont une grille de lecture identique sur le choc de civilisations et la guerre sainte qu’ils veulent promouvoir. La défaite de Marine le Pen aux élections présidentielles françaises est par ailleurs une mauvaise nouvelle pour DAESH, qui n’a aucune réalité opérationnelle en Corse, si ce n’est dans les fantasmes savamment alimentés par la facho-sphère.

Quelques éléments d’analyse et facteurs convergents nous montrent bien qu’en Corse aussi la tentation néo-fasciste croit, et il faudrait peu de chose pour que les événements s’accélèrent et pour que des chefs de clan de la Droite basculent dans ce camp pour se maintenir au pouvoir. Mais ce serait vite oublier les 103 000 électeurs en Corse qui par leur abstention, vote blanc ou nul, incarne une force sociétale bien plus importante. Ce mouvement de fond n’est pas unifié, il regroupe aussi bien des indépendantistes corses, des personnes de gauche que des hommes et des femmes n’accordant plus aucun crédit à toutes les consultations électorales visant à choisir des oligarchies temporaires très éloignés de leurs préoccupations du quotidien.

Le système oligarchique par représentation est en faillite, mais ce n’est pas une raison pour sous-estimer l’importance des enjeux autour de scrutins spécifiques. Une défaite du Mouvement National aux prochaines élections territoriales pourrait précipiter la pacification finale de la Corse en tant que communauté historique et légitimement libre de ses choix du point de vue du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Dès lors, deux options sont possibles pour les directions nationalistes ; soit opter pour le calcul électoral à court terme (Option A), soit choisir d’œuvrer pour une dynamique de mobilisation populaire à moyen et long terme (Option B). Un choix crucial entre l’artificiel et le projet.

Option A : Il ne faut pas sortir de sciences politiques pour comprendre que l’addition des forces nationalistes plus celles du Macronisme-girondin très émergent dans l’île, pourrait permettre de maintenir une majorité « évolutionniste » à l’Assemblée de Corse, mais sur quelles bases ? Celles de l’ultralibéralisme décomplexé de l’ancien cadre de Rothschild ? Celles du compromis spéculatif et fiscal sur le littoral ? Comment expliquer à un élément issu de la pègre, pouvant soutenir des candidats, que les intérêts collectifs du peuple corse sont plus importants que ses intérêts spéculatifs ? L’exercice paraît bien périlleux et le résultat à peu près certain. Car si d’aucuns fantasment sur des ennemis imaginaires, d’autres pensent que la prédation, l’argent facile, la possession et la baléarisation de la Corse constituent la stratégie de survie individuelle adaptée au monde capitaliste. Certes, mais une survie à court terme, car inscrite dans un suicide global programmé. Cela-dit cette perspective suicidaire peut tout à fait convenir à ces Corses particuliers qui se nourrissent davantage de pulsions de mort (Assassinat, Intimidation, Mise à l’amende) que de pulsions de vie (Bien commun, aspiration individuelle au bonheur). Cette stratégie d’alliance peut cependant se heurter à un problème technique, celui de pouvoir concilier les divers intérêts, places et égos, sans parler du fond. C’est évident, il n’y aura pas de place pour tout le monde, ou du moins pas la place que tout le monde souhaite. Dès lors il ne serait pas surprenant de voir surgir d’énièmes circonvolutions et antagonismes abstraits au sein du Mouvement National, qui achèverait d’affaiblir la capacité militante, et donc de résistance sur le terrain.

Le principal risque politique est d’une autre nature, cet équipage artificiel n’aura pas plus d’impact que cela sur les déçus et révoltés éloignés des urnes. Les réseaux de sympathie des uns et les clientèles dociles des autres peuvent peser très lourd dans l’arithmétique électorale, mais il ne faudrait pas sous-estimer le score du Front National au premier tour.

En effet, en fonction de ce score, on pourrait voir surgir une alliance d’une Droite populiste multiforme au second tour, qui compliquerait énormément les calculs électoraux. Cela ne relève pas d’un scénario de science-fiction, car on a déjà vu de telles alliances se produire, y compris en Corse. Des verrous mentaux ont sauté, ne pas le prendre en compte constituerait une erreur politique. Choisir pour certains de caresser l’électorat « Frontiste » dans le sens de ses peurs et de ses fantasmes serait une faute politique criminelle et impardonnable, et même mathématiquement et électoralement idiote.

Option B : Remettre le Mouvement National au centre de l’espoir de tout un peuple ne peut se cantonner à une incantation mais à une stratégie à moyen terme claire. L’offre de projet de société doit intégrer la question sociale. La mise en œuvre de perspectives et de mesures de justice très concrètes peut remobiliser dans les quartiers populaires, où le Clan pèse encore dans les consciences. L’exemple bastiais est assez révélateur ; d’aucun sociologue ou politologue ayant fait de l’observation de terrain aurait pu constater le poids de l’avilissement clientéliste. Tous les exclus du Clan Zuccarelli ont vu dans la victoire des nationalistes un immense espoir. Parmi ces électeurs, beaucoup ont attendu une réponse de type individualiste et clientéliste à leurs mauvaises conditions de vie, comme un emploi à la Mairie par exemple. Plusieurs bataillons de déçus, incapable de se projeter dans une solution collective, ont promis de se venger en votant pour les néo-fascistes. Ces propos ont effectivement été suivis d’actes, c’est un fait. Et c’est là tout le problème, ne pas apparaître comme un nouveau clan, déconstruire les mécanismes mentaux d’aliénation tout en apportant des réponses à l’urgence sociale, qui ne peuvent être que collectives.

Cette Question Sociale est aussi indissociable d’un projet de Citoyenneté Corse. Le peuple Corse doit être en mesure de faire une offre attractive qui permette à chacun de trouver sa place dans un avenir collectif sans se renier. L’idéologie française clivante autour du concept totalitaire Nation-Citoyenneté est non seulement éloignée des traditions et représentations corses, mais entretient une confusion identitaire permanente. Cette confusion ne peut profiter qu’aux néo-fascistes. (Voir le projet de citoyenneté corse d’A Manca à ce propos).
Bien sur, ces questions feront nécessairement débat, mais le pluralisme démocratique est précisément l’atout fondamental pour irriguer la pensée du Mouvement National dans son ensemble. Les réflexes de structures et des egos ne doivent pas sacrifier la production d’idée et par là même la recherche d’un idéal commun vers plus de libertés démocratiques.

Le Droit à l’Autodétermination ne passe pas par les institutions de la tutelle coloniale. Sur ce point Macron est précis, pas plus que sous l’ère Hollande, il n’est disposé à accorder plus de liberté au peuple corse. Une Unité d’action du Mouvement National est nécessaire en vue des prochaines élections, non pas pour la prise du Palais Lantivy, mais pour empêcher le retour aux affaires d’un Parti Français revanchard et déterminé à nous faire disparaître. Cette unité d’action fondée autour d’un socle de principes communs alliant Droit à l’Autodétermination, Question Sociale et Citoyenneté pourrait déboucher sur une nouvelle dynamique populaire, qui pourrait se traduire au niveau électoral. Quand un Peuple sait pour quoi il se bat, il retrouve plus facilement le chemin du courage, de l’espoir et de la volonté de Résister.

Les forces de l’espoir doivent l’emporter sur les forces du désespoir.

Desideriu Ramelet-Stuart
(Militant A Manca)

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