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Nicolas Battini, Un nationaliste #corse atypique devant les juges

LE MONDE | 30.09.2016 à 06h38 • Mis à jour le 30.09.2016 à 10h04 | Par Antoine Albertini (Bastia, correspondant)

C’était un 1er avril. En 2012. Ils n’ont pas dû regarder la date. Ils se sont préparés, masques de carnaval blancs sous les cagoules, tenues sombres. Une ­Peugeot 207 interceptée à l’improviste, fusil de chasse au poing, ses occupants expulsés manu militari, trois silhouettes repérées par les gendarmes et la voiture qui défonce le portail de la sous-préfecture de Corte.

La bombinette bricolée pour l’occasion n’explosera même pas. Une « action militaire », dans le jargon revendicatif qu’ils ont relu mille fois. « Un attentat de pieds nickelés », selon un enquêteur.

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Un an plus tard, Nicolas Battini, 19 ans, était interpellé au saut du lit à Corte (Haute-Corse), le même jour que Stéphane Tomasini, 21 ans. Ghjisè (Joseph) Verdi, 19 ans, petit-fils de Charles Pieri, figure tutélaire de la lutte armée corse, partait, lui, au maquis.

La justice est convaincue de tenir la triplette de Corte. Peut-être la même qui avait posé un engin explosif fabriqué à la diable, en février 2012, sur le rebord d’une fenêtre de l’Office de l’environnement, mini-ministère de l’écologie corse : l’engin explosif a causé moins de dégâts qu’un coup de marteau.
Biberonnés au mythe des « ribelli »

Trois ans après leur équipée, Ghjisè Verdi est toujours en cavale et ses deux camarades sont depuis mercredi 28 septembre devant la cour d’assises spécialement composée de ­Paris, compétente pour les affaires de terrorisme.

Stéphane Tomasini, libéré le 14 février, comparaît libre. Nicolas Battini, lui, est enfermé depuis mai 2013. Trois garçons biberonnés au mythe des « ribelli » – les militants du FLNC. Qui n’ont pas senti tourner le vent de l’Histoire. Depuis ce 1er avril 2012, le FLNC a déposé les armes et les nationalistes dirigent l’Assemblée de Corse.

« Son procès sera sans doute l’un des derniers du nationalisme armé », dit son ami Maxime Poli, ancien de la Ghjuventù Indipendentista. « L’affaire que vous jugez aujourd’hui appartient à l’histoire, au passé », a déclaré à la cour d’assises spéciale Jean-Guy Talamoni, président d’une Assemblée de Corse à majorité nationaliste, appelé à la barre comme témoin.

Pour la famille Battini, l’affaire n’appartient pas au passé. A Bustanicu, dans cette région enclavée du Boziu, théâtre verdoyant de révoltes paysannes, les parents de Nicolas vivent dans « un tunnel ».

La famille n’est pas nationaliste. Le père, Antoine, 62 ans, policier à la retraite, est fils et frère de militaire. ­Nicole, la mère, a grandi dans le 14e arrondissement de Paris, élevée par un père héros de guerre de la deuxième DB devenu lui aussi fonctionnaire de police. Elle travaille au collège de Moltifao (Haute-Corse) – « une perle », disent ses collègues.
Ils se sont connus à Paris et leurs fils sont nés en région parisienne, Nicolas à Neuilly, son frère aîné Aurélien à Suresnes. En 1998, les Battini font leur rigiru, le retour sur la terre natale du père. « Je voyais des gosses de 12 ou 13 ans en garde à vue dans les commissariats, les dealers qui tenaient les barres d’immeuble avec leurs pit-bulls. Je ne voulais pas ça pour mes enfants », soupire Antoine, qui – ironie du sort – a longtemps fourni l’escorte policière aux procès d’assises « dans la capitale ».

Un élève doué

Le 31 mai 2013, sans nouvelles de Nicolas depuis la veille, il descend à Corte, s’arrête dans une boulangerie et y happe une conversation entre clients. « Ils parlaient de gendarmes qui bloquaient une rue, de jeunes interpellés, j’ai compris tout de suite », raconte-t-il.

Il tourne les talons, part chez lui. En chemin, il croise sa femme en voiture. « Il a baissé la vitre, a croisé ses poignets et je suis devenue un robot », se souvient Nicole. Nicolas ne tarde pas à arriver, entouré de gendarmes et menotté. « Il m’a juste dit : “O Bà, un t’inchietà” [“Ne t’inquiète pas, Papa”]. »

Des années, pourtant, que les Battini s’inquiètent. Elève doué au collège Pascal-Paoli de Corte, Nicolas dévisse au lycée. « Il allait à l’école la boule au ventre, se souvient sa mère, nous disait qu’il s’ennuyait. » Les résultats s’effondrent, il quitte le système scolaire, obtient un CAP d’agriculteur et finit par vivoter de petits boulots dans le bâtiment. « Du gâchis pour un gosse qu’on voyait faire Sciences Po, qui passait son temps dans les bouquins », disent ses parents.

Entre-temps, « Niculaiu » s’est émancipé. Il n’est pas étudiant mais fréquente assidûment ceux de la Cunsulta di a Ghjuventù Corsa (l’Assemblée de la jeunesse corse), qu’il ne tarde pas à quitter pour fonder avec d’autres la ­Ghjuventù Indipendentista, mouvement de jeunesse nationaliste.

Il se fait « remarquer pour ses positions nationalistes radicales », note ­­la justice dans l’ordonnance de mise en accusation mais envisage de reprendre ses études à la rentrée scolaire. Il n’en aura pas le temps.

Auditions marquées par « un silence total »

Deux jours après son arrestation à Corte, le père fait le pied de grue au palais de justice où le juge antiterroriste Gilbert Thiel interroge en vain le prévenu – toutes ses auditions seront marquées par « un silence total », selon la justice. « Son avocat est sorti, il m’a dit : “Rentrez chez vous, il part à la Santé”, dit Antoine Battini. J’étais vidé… Si on m’avait poignardé, je n’aurais même pas saigné. »

Depuis, les Battini expérimentent « une vie anormale », celle des familles de prisonniers corses incarcérés sur le Continent et auxquels est souvent refusé le rapprochement pourtant prévu par la loi. Le départ à 3 heures du village pour embarquer à Orly par le premier vol, les nuits chez les Sœurs de la Santé, la prison où est d’abord incarcéré leur fils puis, avec son transfert à Bois-d’Arcy, les stations de métro et de Transilien égrenés par cœur – « Glacière, Montparnasse, Versailles, Fontenay-le-Fleury » –, le déjeuner sur un banc et « les claquements de porte, de serrures, les barreaux partout pour quarante-cinq minutes de parloir ».

En un an, ils ont aperçu leur fils « douze heures ». Sa compagne, « qui fait preuve d’un courage à toute épreuve », guère plus. « On se demande ce qu’on fait dans cette galère », dit le père.

Le fils, lui, sait. « Parce qu’il transforme le moindre aléa en opportunité », explique un ami. Incarcéré, il reprend ses études et, faute de bac, passe son diplôme d’accès aux études universitaires, le DAEU, avant de se heurter au « mur » de l’administration : cours qui n’arrivent jamais, centre scolaire « indisponible »…

Pas de rébellion, pas d’éclats

A ces obstacles, le détenu Battini oppose une « résistance liquide » façon Bartleby, le personnage de Melville qui répond invariablement « Je préférerais ne pas » (« I would prefer not to ») aux injonctions de ses supérieurs. Pas de rébellion, pas d’éclats. Lui refuse-t-on le transfert qui lui permettrait de poursuivre ses études ? Poliment, il refuse de réintégrer sa cellule pour aller au mitard où il peut enfin « travailler normalement », dit-il, au prix de journées placées dans un isolement total et qui ne seront pas décomptées de sa peine.

Finalement, il passera ses quinze examens du premier semestre d’histoire, décroché haut la main, dans une cellule de neuf mètres carrés, assourdie par le « boucan continuel de la prison ». Depuis, de guerre lasse, il a abandonné la matière pour se consacrer à une troisième année de licence de langue et cultures corses où, dixit un prof, « c’est tout simplement l’un des meilleurs de la fac ».

A l’audience de mercredi, pour protester contre « le sort fait à un étudiant incarcéré », Paul-Marie Romani est venu faire tonner sa voix de fumeur invétéré dans le prétoire. « Je ne suis pas nationaliste, a expliqué le président de l’université de Corse, mais je dénonce les conditions de travail inacceptables alors que le ministère de la justice n’a que les mots de réinsertion à la bouche. »

Depuis des mois, discrètement, Romani sensibilise préfets et collègues universitaires au « Dossier Battini », cet « élève studieux » décrit par Isabelle Gorce, directrice de l’Administration pénitentiaire, dans un courrier daté du 22 juin 2015. Jusqu’à… Régis Debray.

« Candidat au martyr »

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Approché à l’occasion d’une conférence donnée à Bastia au printemps, l’intellectuel s’est ému de ce « parfait scandale : un jeune homme incarcéré depuis trois ans et demi, sans procès, et auquel on refuse le droit de poursuivre ses études ». Le philosophe, qui « ne juge pas du fond du dossier », affirme avoir été « rassuré » par des « gens en position » de lui répondre.

S’il ignore l’intervention de l’ex-guérillero guévariste, Battini apprécierait sans doute la référence. Son abondante correspondance dévoile le profil atypique d’un militant nationaliste dont les références s’écartent des icônes de la lotta – la lutte.

Pascal Paoli, père de la brève indépendance de l’île au XVIIIe siècle, et icône indépassable de la Cause ? Oui, bien sûr. Mais surtout « Marx, Proudhon, Sankara, Pierre Rhabi, La Boétie et Victor Hugo », décline-t-il d’une écriture serrée et sans ratures.

Dans le vivier militant insulaire, Battini et sa philosophie politique « fermement anti-autoritaire, économiquement régulatrice, socialement libérale » fait figure d’exception, pratiquement d’anomalie, même dans la critique qui agace certains cadres nationalistes, prompts à le travestir en « candidat au martyr ».

Lui qui se félicite de l’accession des nationalistes au pouvoir en décembre 2015, n’en dénonce pas moins, pêle-mêle, un « logiciel politique longtemps obsolète », le « cannibalisme du mouvement » et « ces ambiguïtés passées sur la question du racisme ».

En quelques années d’un parcours militant mené à bride abattue, le jeune homme concentre quarante ans d’histoire du nationalisme insulaire, depuis la geste cagoulée jusqu’à la scissionnite estudiantine en passant par les espoirs déçus, les dénonciations et la case prison. « A ceci près qu’il assume tout », rappelle un proche. A ceci près, aussi, que la lutte armée, si maladroitement engagée ce fameux 1er avril 2012, a été abandonnée il y a plus de deux ans. Et que les nationalistes, donc, occupent désormais le pouvoir régional.

« J’assume ma responsabilité »

Tout cela est arrivé alors que Nicolas Battini se trouvait en détention, loin de la Corse. Une boucle qu’il a bouclée à sa manière, devant les assises, « égal à lui-même, serein et déterminé, courtois », pour Me Rosa Prosperi, l’un de ses conseils.
Mercredi, pour le premier jour de l’audience, le jeune homme n’a pas consulté ses notes pour sa, longue, déclaration : « Aujourd’hui, à visage découvert, j’assume mes responsabilités et les conséquences de mes actes sans vous opposer d’autre arme que cette déclaration. (…) Vous pouvez me condamner lourdement et me contraindre à purger ma peine mais vous n’êtes pas en mesure d’obtenir mon consentement, ma soumission ou le reniement de mes idées. (…) Faites votre devoir, je suis convaincu d’avoir fait le mien. »

De son intervention, on relèvera les passages les plus tonitruants, l’« honneur de patriote » qui « interdit de reconnaître la légitimité de cette cour », la « nation corse » qui « ne sera jamais le morceau d’un autre pays ».

Plus intéressant est ce que Nicolas Battini n’avait pas préparé, et qu’il a déclaré aux magistrats : « Ce que je vous dis de mon engagement, je le dis sincèrement, avec tout le respect que je dois aux hommes et aux femmes que vous êtes ». « D’une certaine manière, il cherche la pureté des origines », conclut Maxime Poli.

Antoine Albertini (Bastia, correspondant)

Journaliste au Monde

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